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« Vous savez où elle est ? »
La question avait franchi ses lèvres avant qu’il n’y réfléchisse vraiment, mue par un élan irrépressible. Jusqu’à présent, tout au long de son périple forcé, il n’avait pas pensé à elle. Elle faisait partie de ce passé douloureux qu’il avait enfoui quelque part, dans les catacombes de son cœur. Pourtant, à l’instant où l’on avait parlé d’elle, à l’instant où il avait compris qu’elle était retenue contre son gré, tout était remonté à la surface.
C’est pourquoi il se tenait à présent devant les ruines du château de Ban, prêt à aider un inconnu à faire la cour à sa propre femme. Au fil des ans, il avait sans doute vécu des situations amoureuses plus complexes, mais c’était la première fois qu’il ressentait un tel mélange d’appréhension et de hâte. Oui. Il avait hâte de revoir Guenièvre. À cette pensée, son cœur s’emballait davantage.
Pendant que Kolaig escaladait la tour à un rythme bien trop lent, il gravit l’escalier avec Perceval. Une fois arrivé au sommet, il le regarda tenter lamentablement d’enfoncer la porte. Cela ne faisait que quelques heures qu’ils s’étaient retrouvés, mais il lui tapait déjà sur les nerfs, mais alors, un truc sévère. À bout de patience, il le poussa hors du chemin et, à l’aide de son épaule blessée, parvint à ouvrir la porte. Porté par son élan, il réussit néanmoins à s’arrêter au milieu de la pièce et à garder l’équilibre.
Sur sa gauche se tenait Guenièvre.
Le souffle court, il la détailla du regard. Elle avait changé. Bien sûr qu’elle avait changé. Ces dix longues années avaient marqué les coins de ses yeux et sa bouche. Ses vêtements et sa coiffure n’étaient plus ceux auxquels il avait été habitué. Pourtant… malgré tout, elle était toujours la même. Quand leurs regards se croisèrent, il sentit une boule se former dans sa gorge. Même si elle paraissait heureuse de le voir, ce n’était pas lui qu’elle attendait. Il avait mal. Il posa la main sur son épaule. C’était sans doute sa plaie qui le lançait. Mieux valait ne pas s’attarder.
Il redescendit au pied de la tour et patienta.
Lorsque Kolaig tomba par terre, un sourire étira légèrement ses lèvres. Personne ne fit le moindre commentaire. La satisfaction qu’il ressentit le surprit lui-même.
Le reste de la journée se déroula de manière presque irréelle. Tous ensemble, ils se rendirent au rocher qui retenait Excalibur. Durant le trajet, il ne cessa de jeter des coups d’œil en coin à Guenièvre, comme pour s’assurer qu’elle était bien là. La présence de Perceval et Karadoc et de tous les autres était déstabilisante par sa familiarité, mais la sienne l’était encore plus. Il ne savait pas pourquoi. Chaque fois qu’elle lui rendait son regard, le rouge lui montait aux joues et il détournait les yeux. Cela avait été encore pire lors du jeu ridicule auquel Perceval les avait obligés à prendre part et dont il ne se souvenait même plus du nom. Il avait eu peur pour elle, mais en la voyant se battre et asséner un coup dans les parties intimes de son adversaire, il avait été envahi par… de la fierté. Les années n’avaient clairement pas émoussé son caractère. Et quelque part, cela le soulageait. L’enfermement ne l’avait pas entièrement brisée. Elle avait conservé cette flamme, cet entêtement aussi agaçant qu’adorable.
En s’approchant du rocher, il avait senti le regard dans son dos de toutes les personnes présentes, ainsi que celui des dieux. Pour la première fois depuis des années, il les sentait là, à côté de lui. C’était une sensation étrange et terriblement terrifiante. Était-il prêt à recommencer ? À retirer cette épée et à reprendre le combat ? Il avait tout quitté à cause de la lassitude, parce qu’il avait été épuisé de chercher un artéfact dont personne ne savait rien, parce qu’il en avait eu assez de jouer au bon petit soldat sans recevoir la moindre compensation ni la moindre reconnaissance des personnes qui l’entouraient. Tout ce qu’il avait demandé en retour, finalement, c’était un héritier. Et les dieux le lui avaient refusé. Il ferma les yeux. Que lui avaient apporté ces années d’exil ? Il n’avait trouvé la paix qu’en travaillant jusqu’à l’épuisement. En dix ans, il ne s’était lié d’amitié avec personne. Il n’avait pas aimé.
Il pensa à Guenièvre qui se trouvait derrière lui. À Perceval et Karadoc. À la Dame du Lac. Après tout ce temps, ils avaient toujours foi en lui.
Alors, il posa les mains sur la poignée de l’épée. L’espace d’un instant, il hésita. Et si les dieux ne le jugeaient plus digne d’Excalibur ? Et s’ils avaient révoqué son statut d’élu ? Il ne le saurait pas à moins d’essayer. Il prit une grande inspiration et tira. L’arme glissa facilement hors de sa prison de sa pierre et se mit à briller. Il souffla de soulagement… jusqu’à ce que la lumière divine s’éteigne. Apparemment, les dieux avaient trouvé un autre moyen de lui faire part de leur mécontentement.
Personne ne lui avait fait la moindre remarque, mais il sentait qu’ils étaient déçus. En tout cas, s’ils ne l’étaient pas, lui l’était. Pour eux. Pour ce que cela représentait. Seraient-ils seulement capables d’aller au bout de leur plan ?
***
« Elle avait raison, finalement, cette vieille sorcière. »
Ils se trouvaient à présent devant le château de Léodagan, ce même château qui n’avait pas existé dix ans plus tôt.
Contre toute attente, après avoir étreint sa fille et versé quelques larmes —ce que le vieil ours nierait sans doute jusqu’à la fin de sa vie—, ses beaux-parents l’avaient serré dans leurs bras à son tour. La vieillesse les avait sans doute rendus séniles. Il ne voyait pas d’autre explication. Entre ça et la présence, amicale, des Burgondes, il y avait de quoi devenir chèvre.
Néanmoins, Arthur avait compris le cheminement des pensées de Léodagan qui, en toute circonstance, n’agissait que par intérêt. Et il sentait que ce serait encore pour sa poire. Les relents de sa vie de chef de guerre remontaient à la surface. Les stratégies s’élaboraient d’elles-mêmes dans son esprit. Il savait ce qu’il fallait faire, à défaut d’en avoir envie. Il saurait que tôt ou tard, il devrait prendre une véritable décision quant à son implication dans cette rébellion… Mais pour le moment, il devait suivre sa femme hors de la tente parce qu’il le sentait : elle allait faire une connerie.
***
« Je viens avec vous.
— D’accord, mais vous ne râlez pas ! »
Il réprima un sourire triste.
***
Il faisait le guet.
Dans l’obscurité, la tour luisait comme un phare. Il avait du mal à en détourner le regard. L’imaginer enfermée là-haut lui serrait le cœur. Il repensait à Shedda, à cette autre femme —fille— de sa vie, brisée par l’autorité d’un tyran injuste, maltraitée. Il n’avait rien pu faire pour la protéger… ou presque. Il n’avait, en tout cas, pas pu la consoler ni l’aimer comme il l’aurait voulu. Elle et cette femme en haut de cette tour, sa femme, partageaient la même force de caractère. Ni l’une ni l’autre ne s’était laissé abattre, alors qu’elles auraient eu tous les droits de le faire. Il l’avait fait, lui. Il avait baissé les bras. Guenièvre était bien plus courageuse que lui. Elle l’avait toujours été.
Tout à coup, la savoir toute seule, là-haut, face au souvenir de sa captivité, lui fut insupportable. Elle méritait tellement mieux que ça, que cette vie qu’il lui avait offerte, que cette cage dorée dans laquelle Lancelot l’avait enfermée. Elle méritait qu’on se batte pour elle, qu’on risque sa vie pour la sauver. Elle méritait qu’on l’aime, tout simplement.
Il attrapa une ronce et se hissa. Kolaig n’avait pas menti. Les épines transperçaient le cuir de ses gants. Les vrilles glissaient entre ses doigts. Même sans sa blessure à l’épaule, l’exercice aurait été périlleux. Et pas seulement parce qu’il risquait de tomber. Si des hommes de Lancelot revenaient, il serait une cible facile. Peu importait. Il n’avait plus qu’un seul but. Retrouver Guenièvre. Celle qui était à ses côtés depuis le début. Celle qu’il avait tant de fois abandonnées.
Il leva le bras en soufflant et saisit le rebord de la fenêtre. Et soudain, il était à l’intérieur.
Guenièvre se trouvait là, la couronne de fleurs de leur mariage entre les mains, les yeux arrondis par la surprise. Il avait l’impression qu’elle ne respirait même pas, comme si le temps avait suspendu son vol. La lumière dorée de la lampe caressait son visage et faisait doucement briller ses yeux marron. Elle ne lui avait jamais paru aussi belle. Il fit un pas en avant, puis un deuxième, jusqu’à se retrouver face à elle. L’espoir et l’incrédulité se lisaient dans ses yeux. Elle se demandait sans doute si tout ceci était bien réel. Et cette idée serra le cœur d’Arthur. Il s’en voulait. Il s’en voulait de lui avoir donné des raisons de douter de sa sincérité. À partir de cet instant, il se promettait de lui prouver chaque jour qu’il tenait à elle. Et il comptait bien commencer tout de suite.
Quand leurs lèvres se touchèrent, il n’y eut aucun feu d’artifice ni de révélation, seulement la douceur infinie de la familiarité, l’impression rassurante d’être enfin à sa place. Une passion latente bouillait sous la surface, mais elle ne prenait pas le contrôle de son esprit. Ce n’était pas comme ça entre eux, cela ne l’avait jamais été. Du moins, pour le moment. S’ils se retrouvaient allongés tous les deux dans le même lit, il ne répondait pas de ses actes.
Guenièvre soupira légèrement contre sa bouche. Il s’écarta et posa une main sur sa joue. Lentement, elle rouvrit les yeux et ce qu’il vit dans son regard lui coupa le souffle. Il avait la gorge nouée. Il fallait qu’il l’embrasse encore, il fallait…
Cette fois, ce fut elle qui prit les devants, lentement, avec maladresse. C’était tellement adorable qu’il sentit les larmes lui monter aux yeux. Délicatement, il fit glisser sa main jusqu’à sa taille et la serra un peu plus fort contre lui. Son corps de femme épousait le sien avec une facilité déconcertante, comme si elle avait été créée pour lui. Il savait que c’étaient les pensées d’un incorrigible romantique, mais c’était plus fort que lui. Il avait toujours eu un petit côté fleur bleue.
Soudain, elle posa la main sur son épaule meurtrie. Il grimaça. Elle s’écarta aussitôt d’un air horrifié.
« Pardon ! J’avais oublié… »
Arthur secoua la tête.
« C’est pas grave, répondit-il en souriant. Ça pique un peu, c’est tout. »
Il pressa son front contre le sien et ferma les yeux. Pour la première fois depuis des années, il ressentait un grand calme. Quand elle rit, le son résonna dans son propre corps, jusque dans son cœur. Alors, il ne put s’empêcher de l’imiter. Envahi par le soulagement et la joie, il enfouit la tête dans son cou.
Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi, chacun dans la chaleur de l’autre, puis Arthur se redressa à contrecœur.
« Il est temps de rentrer. »
Guenièvre se contenta de hocher la tête. Quand il la libéra, il regarda réellement la pièce pour la première fois. Jusqu’à présent, il avait été trop occupé pour le faire.
« La vache, ces tapisseries sont immondes ! »
***
Le trajet du retour se fit presque en silence. La seule différence était qu’à présent, Arthur tenait fermement la main de sa femme dans la sienne.
***
« Eh ben, c’est pas trop tôt ! s’écria dame Séli en les voyant arriver au petit matin. On commençait à croire que vous vous étiez fait enlever.
— Qu’ils s’étaient barrés, plutôt ! » la corrigea Léodagan.
Guenièvre adressa un petit sourire en coin à Arthur avant de baisser les yeux vers sa couronne de fleurs.
« On est allés chercher un truc important. »
Ce n’est qu’à ce moment-là que les parents de sa femme semblèrent remarquer leurs mains jointes, car ils écarquillèrent les yeux de manière quasi comique.
Léodagan toussa.
« Bon. Bah. Allez vous coucher, maintenant. »
Ils ne se firent pas prier.
***
« Ils en font un raffut, ces cons ! » grommela Arthur en serrant un peu plus sa femme contre lui.
Il enfouit son visage dans ses boucles brunes. Le soupir qu’il poussa la fit rire doucement.
« À leur décharge, la journée est déjà bien entamée… », répondit Guenièvre.
Elle posa la main sur celle de son mari qui grogna derrière elle. Le soleil filtrait à travers la fenêtre et baignait la pièce dans une douce chaleur.
La veille, malgré les deux chambres qui avaient été préparées à leur attention, ils avaient convenu d’un simple regard de n’en utiliser qu’une. Épuisés par la route, ils s’étaient rapidement déshabillés avant de se coucher. Comme avant. Sauf que cette fois, Arthur avait été incapable de la lâcher. Son instinct lui avait soufflé de ne pas s’éloigner pour ne plus la perdre. Il avait embrassé ses lèvres roses à plusieurs reprises, puis ils s’étaient endormis sagement, l’un contre l’autre.
À présent, leurs corps se réveillaient. Celui d’Arthur en particulier. Il se sentait réagir à sa proximité. Il était tellement bien qu’il n’avait pas envie de bouger, mais il ne voulait pas non plus la choquer ni la brusquer. Alors, à contrecœur, il recula d’abord les hanches, puis tenta de rouler sur le dos, « tenta » étant le maître mot, car Guenièvre l’en empêcha en s’accrochant à son bras.
« Où comptez-vous aller, au juste ? »
Il souffla. Elle avait toujours été si têtue.
« Nulle part », répondit-il en souriant.
Il se colla de nouveau à elle et déposa un baiser sur son épaule dénudée. Dehors, les Burgondes continuaient de taper sur leurs tambours. Il ignorait où se trouvaient ses anciens chevaliers, mais ils pouvaient bien se passer de lui un peu plus longtemps. Ils l’avaient bien fait pendant dix ans… Non, il était trop bien avec elle, ici, dans ce lit. Il n’était pas encore prêt à quitter le cocon qu’ils s’étaient créé.
Il pressa ses lèvres plus bas à la naissance de son dos avant d’y faire glisser le bout de son nez. Sa peau laiteuse l’appelait. Son parfum l’enivrait. Il respira un grand coup et la sentit frissonner contre lui. Quand elle se retourna dans ses bras, il ne l’en empêcha pas. Au contraire. Il desserra légèrement sa prise pour lui permettre de lui faire face. Alors, il ne perdit pas de temps pour l’embrasser. Comment avait-il fait pour vivre aussi longtemps sans sentir ses lèvres contre les siennes ? Il avait l’impression qu’il en avait autant besoin que de l’oxygène qui emplissait ses poumons.
Il l’enveloppa de nouveau dans ses bras et fit glisser ses mains jusqu’au creux de ses reins. L’abandon avec lequel elle se laissa aller contre lui coupa le souffle. Il grogna et pressa ses hanches contre les siennes. Elle ondula contre lui en gémissant. La friction était délicieuse. Il aurait pu continuer ainsi pendant des heures, se satisfaire uniquement de cette sensualité, mais visiblement, Guenièvre avait d’autres idées en tête, car elle se redressa et le poussa légèrement jusqu’à ce qu’il soit allongé sur le dos. Sans un mot, sans le quitter des yeux, elle retira sa chemise de nuit.
Arthur sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Pour la première fois, sa femme se retrouvait nue devant lui et elle était…
« Vous êtes sublime », souffla-t-il en tendant la main vers elle.
Du bout des doigts, il effleura son bras droit avant de remonter lentement vers sa gorge. Il redescendit ensuite lentement, presque timidement vers sa poitrine sans l’atteindre vraiment.
« Absolument magnifique…
— Vous dites ça pour être gentil », le coupa Guenièvre en détournant le regard.
Interloqué, il l’attrapa tendrement par le menton et attendit qu’elle le regarde de nouveau dans les yeux.
« Pas du tout. Vous êtes… Je… »
Il secoua la tête, avant de se redresser. Quand, cette fois, il s’empara de ses lèvres, ce fut avec fièvre. Comment pouvait-elle imaginer qu’il ne pensait pas ses paroles ? Il la trouvait si belle qu’il avait du mal à se contrôler, qu’il avait du mal à respirer. Délicatement, il renversa leurs positions de manière à l’allonger sous lui. Lorsqu’il releva la tête et la vit ainsi, nue, les cheveux étalés sur l’oreiller, offerte à lui, il en eut le souffle coupé. Il prit une grande inspiration et l’embrassa encore une fois avant de descendre lentement et de disséminer des baisers le long de sa gorge et de sa poitrine qui se soulevait violemment. Il se redressa pour l’admirer et du bout des doigts caressa l’un de ses seins ronds et pleins. Guenièvre frissonna. Il remonta les yeux vers son visage. Elle se mordait les lèvres, comme pour se contenir, comme si cela lui importait, comme s’il ne crevait pas d’envie d’entendre ses sons de plaisir. Il s’humecta les lèvres avant de les refermer autour de l’un de ses mamelons. Il le suça doucement tout en malaxant son deuxième sein avec son autre main. Guenièvre se cambra sous lui, comme si elle allait s’envoler.
« Arthur… »
Son nom soufflé ainsi l’enivra. Il descendit ses lèvres jusqu’à son ventre, puis s’installa entre ses cuisses. Il déposa un baiser sur la toison entre ses jambes. Un gémissement franchit les lèvres de Guenièvre. Ses cuisses tremblèrent.
« Vous savez », dit-il en effleurant son sexe humide du bout des doigts. Il les porta à sa bouche pour la goûter. « Je n’ai jamais fait ça à aucune femme. Je trouvais ça dégueulasse. Mais vous… j’ai envie de vous dévorer. J’ai envie que vous soyez à moi. Rien qu’à moi. »
Le rire de Guenièvre se perdit dans un souffle.
« Oui, enfin, je vous rappelle qu’avant, vous vouliez surtout que je ferme ma gueule. »
Arthur haussa un sourcil. Un sourire lui chatouilla les lèvres.
« Vous savez quoi ? Ça peut toujours s’arranger. »
Alors, sans prévenir, il posa ses lèvres sur elle. Ses hanches se soulevèrent instinctivement. Elle avait un goût très doux, comme celui du miel et les gémissements qui s’échappaient de sa bouche entrouverte résonnaient comme une douce mélodie à ses oreilles.
« Arthur… »
Au fond de lui, il avait conscience que c’était la première fois qu’un homme la touchait ainsi. Il savait qu’il aurait sans doute dû ralentir un peu, mais il en était incapable. Il voulait lui donner du plaisir. Il voulait que cette expérience soit la plus belle de toutes. Il voulait que, lorsqu’elle y repenserait, ce serait avec les joues rosies de désir.
Il la sentait de plus en plus fébrile. Ses cuisses tremblaient. Sa respiration était haletante. Aussi, il redoubla d’efforts et quand elle cria et que son sexe palpita contre sa langue, il se sentit très fier. Complet. Ses braies le serraient, mais il n’en avait que faire. Ce moment était pour elle et seulement pour elle. Pour lui montrer à quel point elle comptait à ses yeux, à quel point il la désirait dans chaque aspect de cette nouvelle vie.
Lentement, il remonta le long de son corps. Appuyé sur ses coudes, il observa le visage rougi de sa femme, la teinte rose délicieuse de ses lèvres et le sourire satisfait qui les ornait. Les choses de l’amour l’avaient rendue encore plus belle. Le cœur dans les yeux, il se pencha pour l’embrasser de nouveau. Sagement. Il ne voulait pas précipiter les choses davantage. Il avait simplement envie de profiter de cet instant d’intimité.
Bam ! Bam ! Bam !
« Sire ! Sire ! » cria Perceval en tambourinant sur la porte.
Arthur se crispa, puis pressa son front contre celui de Guenièvre en grognant.
« Non, mais c’est pas vrai… »
Guenièvre gloussa. Il se redressa pour la regarder.
« Et évidemment, ça vous fait rire. »
Il leva les yeux au ciel d’un air faussement agacé.
« Ça me fait plaisir de voir qu’il y a des choses qui ne changent pas », avoua-t-elle.
Il la toisa un instant. « Mais d’autres si. »
Elle sourit. « Oui… »
Quand elle l’embrassa, il se laissa de nouveau envelopper par sa douceur. Il passa la main dans ses cheveux pour la rapprocher davantage.
« Sire ! »
Il rompit le baiser en soufflant. « Je ferais mieux d’y aller », dit-il en se levant à contrecœur.
Alors qu’il s’habillait, il regretta de ne pas pouvoir prendre un bain froid pour se débarrasser de son léger problème. Et en même temps, il lui suffirait de voir la tête des autres guignols pour que toute envie lui passe. Guenièvre avait raison. Certaines choses ne changeaient pas.
***
Derrière lui, Kaamelott s’effondrait. Pierre après pierre, la forteresse, le symbole d’espoir qu’il avait construit se désagrégeait. Les émotions que cette destruction faisait naître en lui étaient complexes. Il était triste bien sûr, mais par-dessus tout, il ressentait un grand soulagement. Cette ère était terminée. Les erreurs, les conneries… tout allait être enseveli sous les gravats, comme il aurait pu l’être si la fille de Karadoc n’était pas intervenue pour le forcer à sortir. À présent, il faudrait tout recommencer. Tout reconstruire. Le royaume et sa vie à lui. Sa santé mentale aussi.
Tout le monde les attendait à l’orée de la forêt. Bretons, comme Burgondes. Lorsqu’il vit Guenièvre, il accéléra le pas. Debout, à côté de Perceval et Karadoc, elle se tordait les mains et se mordait les lèvres. On aurait dit qu’elle se retenait de courir vers lui. Il aurait aimé qu’elle n’hésite pas. À cet instant, il n’aurait rien demandé de plus, mais il savait que les effusions en public n’étaient pas le genre de sa femme. Autour de lui, des cris de liesse retentissaient, mais il les entendait à peine.
« Vous avez réussi, dit-elle simplement quand il arriva devant elle.
— Si on veut. Lancelot est parti. »
Elle prit une grande inspiration.
« Le plus important, c’est que vous soyez là.
— Venez là », souffla-t-il en l’attirant à lui.
Dès que ses bras se refermèrent sur elle et qu’il sentit sa chaleur, son esprit agité se calma. Il ferma les yeux. Il n’avait plus grand-chose, mais il avait ça et il n’avait sans doute jamais rien eu de plus précieux.
Derrière eux, les soldats de la petite armée commençaient déjà à s’affairer. Il faudrait nettoyer le champ de bataille, compter les morts et leur offrir des funérailles dignes de ce nom, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, on se réjouirait tous ensemble d’être encore debout.
« On l’a trouvé allongé sur une table ! s’exclama la fille de Karadoc. Si on était arrivés plus tard, il aurait été enseveli sous les gravats. »
Arthur sentit sa femme se crisper contre lui. Il ne faisait aucun doute qu’on parlait de lui. Bon sang…
Guenièvre s’écarta pour le regarder. Ce qu’elle lut dans ses yeux sembla lui suffire à comprendre ce qui s’était passé, car elle secoua la tête d’un air à la fois triste et furieux. Quand elle tenta de se libérer de son étreinte, il résista. Elle se débattit davantage, mais il tint bon. Il ne devait pas la lâcher. S’il le faisait, il risquait de la perdre pour toujours et cela lui était insupportable.
« Je suis désolé », souffla-t-il.
L’expression de sa femme se décomposa. Des larmes perlèrent à ses yeux.
« Je vous déteste », murmura-t-elle d’une fois brisée.
Il enfouit la main dans ses cheveux et la ramena entre ses bras. Elle était tendue, mais elle se laissa faire.
« Je vous déteste, répéta-t-elle.
— Pardon. Pardon. Je ne sais pas ce qui m’a pris », dit-il d’une voix douce en la berçant tendrement.
Ils restèrent un long moment ainsi pendant qu’autour d’eux, la vie reprenait son cours. Même si Guenièvre s’était calmée, il sentait que l’instant était décisif. Un seul faux pas de sa part et tout serait terminé. Et pour la première fois depuis des années, il avait envie de se battre. Sincèrement. Sans que personne ne lui force la main. Il regagnerait la confiance de sa femme. Il se le promit.
« Bon », dit Léodagan, bien fort pour que tout le monde l’entende. Il avait clairement atteint les limites de sa patience. « C’est bon ? On peut y aller maintenant ? Il a essayé de se foutre en l’air, OK, mais c’est pas comme si c’était la première fois. »
Le sang d’Arthur ne fit qu’un tour. Il avait peut-être laissé Lancelot partir, mais son beau-père, lui, il allait le dézinguer.
***
Dans le camp burgonde, la fête battait son plein. On mangeait, on buvait et on dansait au rythme des tambours. Le soulagement et la joie se lisaient sur tous les visages. Le combat n’était pas encore terminé. Il faudrait reconstruire, aider le peuple à se relever et traquer les traîtres, mais pour la première fois depuis des années, on entrevoyait un futur plus heureux.
Guenièvre ne prenait pas part aux festivités. Elle était assise à l’écart, sur un rondin. Arthur avait conscience que c’était à cause de lui. Il prit une grande inspiration et s’assit à côté d’elle. Le moment qu’ils avaient partagé plusieurs jours plus tôt lui paraissait très lointain.
« Je suis vraiment désolé, vous savez ? »
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle se contentait de regarder droit devant elle.
« Tout ce qu’on a fait, tout ce que vous m’avez dit… c’était du vent ? » demanda-t-elle d’une voix éteinte.
Il eut l’impression de recevoir un coup de poing en plein cœur. Il ne supportait pas l’idée qu’elle puisse croire une telle chose.
« Non ! s’exclama-t-il. Non ! Pas du tout. »
Il se tourna vers elle et lui prit la main. À son grand soulagement, elle ne le repoussa pas.
« Regardez-moi. » Il attendit qu’elle s’exécute pour reprendre la parole. La tristesse qu’il lut dans ses yeux lui serra le cœur. « Je ne peux pas vous dire ce qui m’est passé par la tête. Je ne le comprends pas moi-même. Tout ce que je sais, c’est que ça n’a rien à voir avec vous. Ça, dit-il en les désignant l’un après l’autre, c’est la seule chose qui fait sens dans cette vie de foldingo. Je suis désolé de ne pas m’en être rendu compte plus tôt. On est peut-être allés trop vite… On aurait sans doute dû discuter avant de faire quoi que ce soit. » Il serra sa main un peu plus fort. « J’espère que vous ne regrettez rien. »
Elle le regarda comme s’il avait perdu la tête.
« Évidemment que je ne regrette rien ! Qu’est-ce que vous pouvez être bête, parfois. » Il grimaça, mais il le méritait. « Je compte bien rester à vos côtés jusqu’à la fin de vos jours pour vous le rappeler et faire en sorte que vous arrêtiez de faire des conneries. »
Il resta un instant bouche bée.
« Épousez-moi.
— Quoi ? croassa-t-elle, comme si l’air avait déserté ses poumons. On est déjà mariés, je vous signale. »
Il enveloppa entièrement sa main dans les siennes.
« Je le sais, mais je m’en moque. Ça ne compte pas. Cette fois, je veux vous épouser pour de vrai. Parce que je veux passer le restant de mes jours avec vous. Parce que je vous… »
Il s’interrompit. Sa propre audace l’avait rendu muet. Avait-il été sur le point de… ? Il secoua la tête et porta sa main à ses lèvres pour y déposer un baiser.
« Je… »
Il n’arrivait pas à le dire. Ces trois mots étaient une chose fragile. S’il les prononçait, elle risquait de les faire voler en éclat. Il n’était pas certain d’être assez fort pour supporter une telle issue.
Une main chaude se posa sur sa joue. Lentement, il tourna la tête vers elle.
Elle le regardait avec des yeux très doux, un peu rouges.
« Oui », dit-elle d’une voix assurée avant de se pencher vers lui pour l’embrasser.
Lorsque ses lèvres effleurèrent les siennes, il sentit son cœur se gonfler. Il passa ses bras autour d’elle pour la serrer contre lui. Quand ils se s’écartèrent, il enfouit son visage dans son cou.
« On est bien d’accord que ça veut dire que vous acceptez de m’épouser ? » demanda-t-il d’une voix étouffée.
Il ne la voyait pas, pourtant il savait qu’elle était en train de lever les yeux au ciel. Putain, qu’est-ce qu’il aimait cette femme.
« Oui, Arthur. J’accepte de vous épouser », répondit-elle.
Satisfait, il ferma les yeux et se laissa aller contre elle.
« Oh, et Arthur ?
— Oui ? murmura-t-il.
— Moi aussi. »
Il l’étreignit un peu plus fort.
Le chemin qui les attendait ne serait sans doute pas de tout repos. Il ne faisait pas d’illusion à ce sujet. Il y aurait des disputes. Ils auraient sans doute envie de s’entretuer une ou deux fois… par semaine. Mais s’ils étaient ensemble, tout irait bien. Et ça, il en était persuadé.
