Work Text:
Je ne peux plus mourir maintenant que tu es là
.
Jaskier était habitué à mourir. Pas qu’il soit déjà réellement mort, bien sûr. Les vampires supérieurs sont, après tout, parmi les créatures les plus difficiles à tuer. Mais quand, même en vie, vous possédez les mêmes caractéristiques qu’un homme venant de mourir, il n’est vraiment pas difficile de vous faire passer pour mort. Donc, Jaskier était habitué à mourir. Aux yeux des autres. Une blessure à laquelle il ne devrait pas survivre ? Il suffit de plonger dans un sommeil profond, d’en ressortir quand personne ne regarde et de cueillir la fleur qui sera son nouveau nom sur le chemin vers une nouvelle vie. Pas difficile.
Changer de vie n’était pas difficile. Ni dans la pratique, ni émotionnellement parlant. Il y a bien longtemps que Jaskier l’avait appris : rares sont les choses qui durent en ce monde, nul besoin de s’attacher. Les plaisirs sont éphémères : les amitiés s’effilochent dès que le verre est vide, les amours s’épuisent au lever du soleil et les biens matériels ont autant de valeur que la poussière sur les chemins qu’il foulera jusqu’à la fin de ses jours. C’est ainsi qu’il a toujours profité de sa très longue vie.
Et si cela faisait deux décennies qu’il suivait un sorceleur grincheux lui ayant déjà crié haut et fort sur une montagne qu’il ferait mieux d’aller emmerder qui que ce soit d’autre et ne s’étant jamais correctement excusé d’ailleurs à ce sujet, hé bien, honnêtement, peut-être que l’horizon n’avait pas encore donné le premier rayon de soleil, ou encore que le barde n’avait juste pas tout à fait fini ce verre-là, voilà tout. Il restait quelques gouttes dans le fond, si vous louchiez. Vous le verriez si vous aviez la vue perçante d’un vampire supérieur tel que Jaskier.
Bref, Jaskier savait donc quand en finir avec une identité, quand passer l’arme à gauche et redistribuer les cartes afin de lancer une nouvelle brillante partie qu’il gagnerait assurément – encore.
Pourtant, il était là, les yeux fixés sur le manche du couteau à viande dépassant avec une simplicité déconcertante de sa poitrine.
Par les fesses de Melitele, pensa-t-il tout d’abord, c’était mon plus beau pourpoint.
Puis la réalisation tomba en même temps que ses sourcils se froncèrent. Il était censé mourir, là, maintenant. Et il n’en avait pas envie. Du tout. Il préférerait se faire arracher les canines et attendre les trois mois réglementaires pour qu’elles pointent à nouveau leur nez dans sa bouche, plutôt que de tomber raide mort, ici, comme n’importe quel homme humain au sang le plus pur devrait le faire.
… Peut-être que s’il retirait la lame, l’air de rien, et s’enfuyait sous une table de banquet recouverte de ces nappes ridiculement lourdes et traînant au sol, personne ne remarquerait ? Il n’aurait qu’à tordre le cou aux quelques témoins, comme ce pauvre jeune noble qui avait malencontreusement enfoncé un couteau à viande dans sa cage thoracique dans l’euphorie du combat, par exemple.
Restait à évaluer le nombre de témoins.
« Jaskier ! »
Geralt repoussa d’un pied un garde qui tentait de l’embrocher sur son épée et tout le monde sembla se tourner vers le barde quand leurs yeux se croisèrent, or contre bleuet.
Ah, les bleuets. Cela avait été son premier nom choisit quand il avait décidé de parcourir les chemins. Mais il s’égarait.
Geralt semblait tout bonnement détruit quand ses yeux se baissèrent vers la poignée du couteau. Hé bien, tordre le cou de Geralt reviendrait à perdre tous les avantages de ne pas jouer le mort ici et maintenant, n’est-ce pas ? D’autant plus que les armes s’étaient baissées au cri du sorceleur, le combat absurde mis en pause pour que tous puissent admirer sa mort. Il ne pouvait pas tordre autant de cous. Il en était, en fait, plus que capable, en théorie, mais la pratique n’était pas des plus éthiques.
Dieux, dans n’importe quelle autre vie, Jaskier aurait été heureux de l’attention sur son hypothétique dernier souffle – car bien que les vampires n’aient pas besoin de respirer, ils restaient capables de cela, permettant à Jaskier d’offrir au monde moult soupirs dramatiques.
Quand Geralt fronça les sourcils en relevant les yeux vers les siens, il comprit qu’il avait pris trop de temps à tergiverser pour savoir s’il devait, ou non, simuler une énième fois sa mort, ici même.
« Aouch ? » tenta-t-il malgré tout en haussant maladroitement un sourcil vers son agresseur.
Les yeux du jeune noble se révulsèrent presque alors qu’il faisait un, puis deux pas déséquilibrés en arrière.
Bien, Jaskier venait de gaffer, pour la première fois depuis des siècles. Et en beauté, devant un large public, composé de nobles venant de toute la Rédanie, d’un sorceleur célèbre à cause de ses propres chansons et de non moins de deux mages – la mage de la cours de la comtesse les ayant tous accueillis et cette garce de Yennefer de Vengerberg qui le regardait toujours comme s’il était une putain d’énigme à consumer jusqu’à l’os.
Puisque tout le monde semblait figé de surprise, il supposa que c’était à lui de relancer l’action. Il agrippa donc fermement le manche du couteau et le retira proprement. Il le tint un instant devant son visage, cherchant à savoir s’il avait été propre avant de se glisser dans sa chair. Il grimaça et le jeta loin de lui en remarquant que la réponse était un « définitivement pas ». Il se racla la gorge. Il fallait toujours s’éclaircir la voix avant de grandes répliques.
« Bien. Puisque les hostilités semblent achevées et comme la fatigue commence à me submerger, je vais me retirer dans mes appartements pour la soirée. »
Il se tourna ensuite vers la comtesse.
« Navré de ne pouvoir jouer pour vous pour la suite de votre charmant banquet, ma Dame. »
Une révérence, un luth jeté sur son dos, quelques pas rapides vers la porte en enjambant quelques corps plus ou moins gémissant et, enfin, les portes se refermaient derrière lui.
Il soupira en se frottant les mains sur le visage puis baissa un regard accusateur vers la tache de sang et la déchirure nette ornant désormais son magnifique pourpoint à la couleur de ses yeux. Ce soir était un véritable gâchis, tout comme son pourpoint. Irréparables.
Il commença à marcher dans le couloir vers la chambre qui lui avait été attribuée, évaluant de mémoire la quantité d’alcool ayant coulé durant la soirée. Si les gens étaient suffisamment éméchés, peut-être ne remettraient-ils pas en question le fait que Jaskier soit toujours parmi les vivants le lendemain matin, une fois toute l’adrénaline redescendue ?
La porte qui claqua et le son des pas qu’il connaissait par cœur venant droit dans sa direction lui indiquèrent que son repos n’était pas encore d’actualité. Il savait qu’il n’avait pas besoin de dormir, mais tout de même.
Il se retourna vers Geralt.
« Envie de m’accompagner ? Heureusement, puisqu’il semble que les gens soient enclins à… tenter de me poignarder avec leurs couteaux à viande sales, dans cette demeure ! » tenta-t-il pour détendre l’atmosphère.
Geralt fronça les sourcils et émit un grognement bas.
D’accord, mauvais choix de sujet. Probablement encore trop tôt pour ça.
Il l’aurait manqué s’il n’avait pas été un vampire avec les sens qui vont de pair et s’il n’avait pas connu Geralt depuis longtemps en premier lieu, mais c’était le cas, alors il le remarqua. Geralt reniflait l’air. Ou, plus exactement, il reniflait Jaskier. Et une lumière du couloir se prit sur la lame d’argent qui était dégainée, dans la main du sorceleur. Pas encore accusatrice, mais tout de même là.
Le semblant de sourire de Jaskier se fana et ses épaules s’affaissèrent. Finalement, deux décennies ou le temps d’un verre, c’était vraiment pareil. Il s’était probablement fait des illusions ici.
« Ne t’embête pas avec ça. »
Par les seins fermes de Melitele, sa voix ne semblait jamais avoir sonné aussi prostrée et pathétique. Il déglutit et se racla la gorge avant de continuer. Pas que ça améliore sa voix, vraiment.
« Je serai parti avant le matin, vraiment. Je n’ai tué personne depuis plus de trois siècles, alors si tu pouvais éviter les barbaries comme m’arracher le cœur, m’enterrer vivant ou me décapiter, je t’en serais reconnaissant. C’est plutôt inefficace à long terme et ce sont des années que je ne tiens pas particulièrement à revivre. »
Sa mâchoire claqua quand il ferma la bouche. Il babillait encore. C’était stupide.
.
Geralt était un sorceleur expérimenté. Peu de sorceleurs dépassaient en réalité la cinquantaine, à cause de la rudesse du chemin pour les jeunes sorceleurs, et lui avait dépassé le siècle. Il était donc plus que sûr de savoir reconnaître un non-humain quand il en croisait un. Mais son barde, qu’il connaissait depuis au moins deux décennies, qui était définitivement Jaskier d’après l’odeur, venait de survivre à un coup de couteau qui aurait tué n’importe quel humain comme si ce n’avait été qu’une aiguille plantée dans son doigt. Jaskier n’était visiblement pas aussi humain qu’il l’avait prétendu pendant – quoi ? Une ? Deux ? Plus ? – un certain nombre de décennies. Et Geralt ne l’avait jamais remarqué. Il avait eu peur d’avoir à faire à un métamorphe quelconque capable de survivre aux blessures graves, tenant son couteau d’argent au cas où, mais aussi pour protéger Jaskier si quelqu’un d’autre sortait de la salle de banquet pour lancer une absurde chasse aux monstres. Et maintenant, Jaskier baissait les yeux devant lui, l’air résigné après avoir vu la lame et il sut que cette précaution, aussi intelligente puisse-t-elle être en n’importe quelles autres circonstances similaires, avait été ici la pire des idées.
Il ouvrit la bouche pour s’excuser ou dire qu’il le raccompagnait bel et bien dans ces quartiers et que, non, il n’avait pas à partir avant le matin, ou du moins pas sans Geralt, quand quelque chose dans le discours de Jaskier percuta et se poussa sous forme de question dans sa bouche en bousculant tout le reste pour passer à la place.
« Trois siècles ? »
Jaskier écarquilla ses grands yeux bleus en le regardant à nouveau. Il sembla mal interpréter la question, car les mots se précipitèrent à nouveau entre eux.
« Oh, heu, je le jure, c’était de la légitime défense – et peut-être que ce pisseux m’avait juste provoqué, mais vraiment, il le méritait probablement plus que n’importe quel noyeur que tu te fais au petit-déjeuner pour trois orins de misère. Je ne suis pas-
– Jaskier…
– -un tueur ou un danger pour qui que ce soit. Je n’ai même pas bu de sang depuis trois décennies, c’est pour dire,-
– Jaskier.
– -alors même que je t’assure que cela peut-être fait pour le plaisir et dans des conditions très très agréables pour tous les partis-
– Jaskier ! »
Le barde ferma finalement la bouche au grondement du sorceleur, se figeant. Et, certes, Geralt avait voulu qu’il se taise. Mais il n’avait jamais voulu de cette tension parcourant tout le corps du barde.
Ils se fixèrent dans les yeux un long moment, Jaskier n’osant plus parler et Geralt ne sachant pas vraiment quoi dire.
« Un vampire supérieur. »
Bien, il semblait dire les évidences à voix haute désormais, merveilleux. Jaskier ricana sans joie à cela, semblant plus se moquer de lui-même qu’autre chose.
Derrière eux, la porte s’ouvrit et quelqu’un trébucha hors de la salle de réception, les regardant avec des yeux de hiboux. Il fut vite suivi par d’autres oreilles indiscrètes.
Geralt saisit le barde par le bras et le traîna dans le couloir en grommelant. Jaskier se laissa tirer. Ils finirent dans la chambre du barde – parce que Geralt avait vraiment voulu le raccompagner – et maintenant ils devraient probablement parler, aussi déplaisant cela puisse-t-il paraître. C’était important.
« Geralt ? » demanda Jaskier d’une petite voix.
Le sorceleur n’avait pas quitté la porte des yeux depuis qu’il l’avait fermée, cherchant comment faire en sorte que le reste de la soirée se déroule au mieux. Il se retourna quand Jaskier appela son nom et gronda au pas en arrière que fit son barde sous son regard. Il détestait ça. Jaskier ne devrait pas, dans aucune situation, se sentir obligé de reculer devant lui.
« Je suis désolé. »
Jaskier le regardait désormais comme s’il avait un poireau sur la tête, alors Geralt supposa qu’il devait développer. Il serra les poings en essayant de desserrer les dents. Sa colère de ne pas avoir compris plus tôt n’avait pas à se diriger contre le barde. Il s’était promis, après tout, de ne plus faire ce genre d’erreur depuis, hé bien, vous savez, la chose qui commence par m et finit par ontagne et à laquelle il ne veut pas penser.
« Je suis désolé que tu n’aies jamais pu te sentir à l’aise pour me le dire. »
Et il serra à nouveau les dents. Bien, il avait réussi à le dire sans accusations, peu importe la honte et la colère de ne pas avoir ne serait-ce que pressenti qu’il ne voyageait pas avec un humain. Il aurait dû remarquer. Il était presque sûr que Yennefer avait déjà subtilement glissé des piques à ce sujet lors de ses joutes verbales avec le barde. Il aurait dû comprendre.
« Oh. »
Il releva les yeux vers Jaskier, qui sembla réaliser quelque chose, les épaules enfin détendues et le visage éclairci. Ses yeux étaient comme ces rayons de soleil perçant les nuages commençant à se dégager après une journée maussade et grise.
« Oh, Geralt. Non, ne t’en veut pas, s’il te plaît. Même mes pairs mettent un temps embarrassant à me reconnaître pour ce que je suis. Et Yennefer ne sait que parce qu’elle m’a guéri du sort du djinn. »
Son barde était si doué pour lire la tension dans ses épaules qu’il se détendit à la seule réalisation.
Enfin libéré de cette préoccupation son cerveau revint à la question précédente qui était restée sans réponse.
« Mais… Trois siècles ? »
Ils se fixèrent un moment, le barde la bouche ouverte dans un ‘o’ parfait avant de ne commencer à marmonner pour lui-même, semblant tapoter ses doigts un par un contre sa cuisse en même temps.
« Plus quelque chose comme… six ? Ou peut-être sept ? Je ne sais pas trop. »
Le regard du sorceleur se perdit dans le vide. Son barde, son Jaskier, qu’il avait pensé trois fois plus jeune que lui, était en réalité cinq fois plus vieux ?
« Tu ne sais pas trop ?
– Tu retiens ton âge toi ? »
Hé bien, non, pas vraiment. Il connaissait son année de naissance, alors quand il entendait l’année actuelle, parfois, il prenait le temps de compter. Mais c’était rare et il ne retenait pas précisément.
« Tu es plus vieux que Regis ?
– Ah, oui, Regis. Pas un modèle de vampire supérieur bien intégré dans ses premières décennies. Pas que je puisse beaucoup critiqué de toute façon, j’ai eu ma part d’égarements, même s’ils datent bien plus. Je ne suis pas très intégré aux autres groupes, même si je prends des nouvelles de temps en temps. Quand ils ne me prennent pas pour un simple barde humain, c’est-à-dire… »
Un silence tomba entre eux, Jaskier ne sachant pas trop quoi dire – pour une fois – et Geralt ne sachant pas quoi poser parmi toutes les questions tournant dans son esprit. Le barde finit par déboutonner et enlever son pourpoint et sa chemise, et nettoyer la plaie encore un peu ouverte mais ne saignant plus. Quand il eut fini, sous le regard du sorceleur, il renfila une chemise propre puis s’assit sur le rebord du lit, tapotant la place à côté pour invité Geralt à s’installer également, ce qu’il fit.
« Ce n’est pas que je n’avais pas confiance en toi, commença le barde. Si je n’ai rien dit, je veux dire. J’avais juste… peur que tu ne me laisses pas rester. À vrai dire, au début, je n’étais pas sûr que tu ne chercherais pas à m’éliminer. Assez vite, j’ai bien compris que tu ne tuais pas juste toutes les créatures non-humaines que tu croisais… Et, à la fin, je savais bien que cela n’aurait rien changé entre nous mais… hé bien, tu sais, c’était un peu embarrassant, après autant d’années… J’avais également peur que tu m’en veuilles d’avoir menti.
– Je comprends. »
Geralt fronça les sourcils, se maudissant de ne pas trouver mieux à dire. Mais le regard de Jaskier était lumineux de reconnaissance et son sourire éblouissant, rien qu’avec ces deux mots.
« Je ne t’en veux pas », finit-il par ajouter. C’était important que Jaskier le sache. Geralt ne lui en voudrait jamais pour ce qu’il était ou pour l’avoir caché à un sorceleur, de toute chose, alors qu’il avait de toute façon l’habitude de le cacher à tous, même à ses congénères.
Jaskier poussa un petit soupir de contentement, se laissant tomber épaule contre épaule avec Geralt, les yeux fermés, apaisé, confiant.
« Tu n’auras jamais à te cacher de moi, Jaskier. Tu peux être toi-même ici.
– Même si je parle et chante trop ? »
Sa voix était petite, comme quelqu’un commençant à somnoler dans le contentement et le calme. Cela poussa Geralt à se détendre un peu plus et à s’appuyer également contre l’épaule de l’autre, baissant d’un ton de voix.
« Tu m’agaceras toujours. Mais ce serait inquiétant que tu ne le fasses pas. »
Ils n’avaient pas à se regarder pour savoir qu’ils échangeaient le même sourire.
« J’avais l’habitude de mourir. De changer d’identité, dès que les choses devenaient trop suspectes. En temps normal, à un coup de couteau comme celui-là, je serai tombé dramatiquement et j’aurais laissé le monde répandre la nouvelle de la fin de Jaskier, l’humble barde. Puis je me serais faufilé avant l’enterrement et aurait repris une autre vie, un autre nom. Mais- »
Il se coupa lui-même, rouvrant les yeux pour fixer les dalles de pierres au sol de la chambre, recouvertes par endroits de tapis moelleux et doux.
« Mais ? » demanda le sorceleur quand le temps s’étira un peu trop.
« Je ne voulais pas arrêter de te suivre. »
Jaskier affichait une mine abattue par le poids de la réalisation encore récente.
« Et cela… ne m’était jamais arrivé. Pas au point de douter trop longtemps avant de tomber soi-disant raide mort en tout cas.
– Tu n’as jamais eu à quitter plus qu’un ami de passage ?
– … La dernière fois j’ai quitté une femme et des enfants. Enfin pas les miens, ceux de son précédent mari mort en mer, mais je les ai vu grandir, c’est presque pareil, je suppose. »
Ils prirent un moment de pause, se regardant l’un l’autre, cherchant dans les yeux en face. Puis le regard de Geralt tomba sur la main de Jaskier. Il tripotait le tissu de ses braies à l’endroit où il rencontrait ses chausses, juste au-dessus de son genou. Pour avoir eu les vêtements en main à quelques reprises, Geralt savait à quel point ils étaient doux, d’autant plus dans les finitions brodées de fils fins et probablement hors de prix. Sans réfléchir plus longtemps, il posa sa main sur celle de son barde.
« Je suis content que tu aies hésité trop longtemps, alors. »
Jaskier émit une sorte de couinement qui avait probablement à vocation première d’être un rire, puis cogna son épaule contre celle du sorceleur de façon joueuse.
« Je t’en aurais voulu si tu m’avais quitté sans être vraiment mort », taquina-t-il un peu plus juste pour admirer le sourire s’agrandir sur le visage de son ami.
« Crois-moi, tu ne l’aurais pas su.
– J’espère que tu t’en serais voulu.
– Probablement. Renifla Jaskier d’un faux mépris. Un an ou deux, pas plus.
– Tu es un mauvais menteur.
– Je suis très bon, au contraire. C’est mon métier, sorceleur.
– Et cela fait partie du mien de savoir détecter les mensonges, barde. À bien y réfléchir, j’aurais probablement remarqué le mensonge derrière ta mort.
– Vraiment ?
– Vraiment.
– Bien, nous verrons cela à mon prochain décès, je suppose. Bien que tu triches d’avance en sachant ma vraie nature. »
À un moment donné dans leurs taquineries, le barde avait dû retourner sa main sous celle de Geralt, car ils avaient désormais leurs doigts entremêlés. Le sorceleur les contempla un instant, remarquant à peine le silence confortable dans lequel ils étaient tombés. Il était bercé par les battements de cœurs réguliers et la respiration posée à ses côtés. Il se laissa imprégner de ce sentiment qui le laissa se sentir immense et à la fois minuscule. Il avait failli perdre son barde. Encore. Mais il avait la chance de l’avoir toujours à ses côtés, bien vivant et apparemment pour bien plus longtemps qu’il ne l’eût songé. La bête grondante à l’arrière de sa tête qu’il ne semblait jamais pouvoir apaiser avait enfin trouvé le repos.
Quand il avait été avec Yennefer, c’est exactement ce qu’il avait cherché. Elle pouvait se protéger, il n’avait pas à craindre de la perdre. Mais elle était en colère. Autant si ce n’est plus que lui.
Jaskier était comme un cours d’eau. Calme et doux la plupart du temps, chantant au rythme des saisons, ne s’échauffant que rarement et quand les raisons venaient alimenter sa colère.
Jaskier était l’encre qu’il avait tant cherchée ailleurs. Et il ne le réalisait que maintenant.
Il ne réfléchit pas plus longtemps, relevant la tête vers celle de Jaskier. Leurs nez se cognèrent quelque part, mais il s’en fichait, car l’instant suivant, leurs lèvres s’écrasaient les unes contre les autres. Perdu dans tout ce qu’il ressentait, il lui sembla que le baiser dura une éternité entière, et pourtant il ne fallut que quelques secondes pour qu’il tire Jaskier plus loin sur le lit, le poussant dans le matelas, dérivant sur sa ligne de mâchoire, son lobe d’oreille – ce qui lui fit échapper un rire si doux – puis le long de sa gorge.
« Attends, attends. »
La voix de Jaskier était essoufflée et teintée d’inquiétude, ce qui fit se redresser le sorceleur avant même que la main du barde ne se pose sur son torse pour l’éloigner un peu.
« Ce n’est pas… »
Geralt se sentit glacer aux possibilités de cette interruption alors que Jaskier reprenait son souffle en même temps que son courage.
« Ce n’est pas juste cette nuit, n’est-ce pas ? »
Derrière l’inquiétude acide se cachait une note sucrée d’espoir qui poussa Geralt à se calmer.
« Non. »
Il aurait aimé pouvoir dire plus, savoir manier les mot comme le barde. Mais ce n’était visiblement pas nécessaire au vu de l’expression sur le visage de son compagnon. La lumière dans le sourire de Jaskier n’était probablement plus à décrire, Geralt l’avait déjà suffisamment mentionné dans ses pensées au cours de la soirée. Alors au lieu de trop contempler ce qu’il pourrait probablement encore admirer les jours, années et, avec de la chance, décennies à venir, il se pencha sur une contemplation bien différente et plus active.
.
Geralt retomba de son côté du lit, la respiration lourde de la meilleure des façons. Jaskier lui-même gardait les yeux fermés, immobile dans les restes de son propre orgasme.
Puis quelque chose tiqua et Geralt se redressa. Jaskier était trop immobile. En fait, il n’entendait plus ni sa respiration ni même son pouls. Il se précipita sur Jaskier, secouant son épaule alors qu’il remarquait à quel point son visage était livide là où il avait été si rouge plus tôt. Le barde prit une micro inspiration pour pouvoir marmonner.
« ‘ralt ? »
Les yeux bleus s’ouvrirent pour regarder le sorceleur, mais sa respiration était à nouveau absente. Cependant le barde dû remarquer la panique de son amant, car il se redressa finalement, posant une main apaisante sur celle de Geralt. Il prit une grande inspiration pour parler.
« Je vais bien Geralt, je me suis juste oublié un instant. »
Jaskier tourna les yeux vers les couvertures, l’air contrarié. Il reprit une inspiration.
« Ça faisait bien longtemps que cela ne m’était plus arrivé… Je gaffe beaucoup trop ce soir. »
Geralt affichait toujours un air inquiet.
« Oh, chéri, ne t’inquiète pas. Je n’ai pas besoin de respirer ou d’un cœur qui bat. Je ne garde ça que pour avoir l’air humain, tu sais ? »
Ils échangèrent un regard, et Jaskier réalisa.
« Oh. Tu ne savais pas. Vous n’avez pas beaucoup d’informations sur nous alors…
– Il est rare qu’un vampire supérieur soit un problème, on se contente de l’arrêter temporairement quand c’est le cas. Il n’y a pas beaucoup plus dans les livres de Kaer Morhen. »
Jaskier se perdit dans ses pensées, son regard dérivant sur le plafond alors qu’il prenait le temps de relancer son cœur et sa respiration. Le rose revint sur ses joues au plus grand soulagement du sorceleur.
« Il n’empêche, finit par dire le barde en envoyant une main lâche et taquine contre la poitrine de Geralt, que tu aurais donc absolument cru à ma fausse mort, si je l’avais fait.
– … Ça ne veut rien dire.
– Oh si ! C’est une preuve suffisante !
– Hmm, fredonna le sorceleur, essayant de camoufler un sourire.
– J’ai gagné ! Triompha Jaskier en se redressant pour se placer au-dessus de Geralt, une main de chaque côté de son visage. Accepte ta défaite !
– Bien sûr », répondit Geralt comme s’il cédait une fausse vérité à un enfant.
Ce ton ne plut pas au barde. Jaskier fronça les sourcils et attaqua pour réclamer sa récompense pour avoir eu raison – comme toujours, ajouterait-il.
.
Geralt et Jaskier sortirent de la chambre avant l’aube, toutes leurs affaires sur le dos. Ils n’avaient pas dormi de la nuit. Ils allaient repartir pour un autre tour quand le barde était tombé du lit en apercevant les premières lueurs claires peindre le ciel par la fenêtre.
Ils parcouraient en silence les couloirs sombres – les torches étaient toutes éteintes à cette heure-ci, mais ils n’avaient pas besoin de lumière pour y voir, ni l’un ni l’autre.
Ils prirent le dernier virage avec soulagement, prêt à voir apparaître dans leur champ de vision la porte principale de la demeure.
Mais un corps leur bloqua la vue. Un corps tout en courbes délicieuses et élégamment vêtu, certes. Peut-être même que Jaskier pourrait céder à cette tentation un jour, si l’occasion se présentait – Geralt l’avait bien fait, à plusieurs reprises en plus, il les avait entendus et vus. Mais un corps qui bloquait tout de même leur chemin.
« Yen », grogna le sorceleur.
« Geralt »
Puis elle se tourna vers Jaskier.
« Barde. »
Ses yeux se plissèrent. Elle passa lentement son regard de l’un à l’autre, son nez s’agitant légèrement dans un reniflement qu’un humain n’aurait probablement pas pu détecter.
« Enfin, soupira-t-elle finalement. Vous avez été longs à comprendre. Dire qu’il vous a fallu que l’un de vous deux ne meure. »
Elle roula des yeux, se détournant finalement et marchant avec assurance vers la porte. Elle marmonna quelque part en chemin un « les hommes ».
Le barde et le sorceleur échangèrent un regard confus avant de la suivre.
Et Jaskier cria « Ce n’était pas vraiment une mort » avant de laisser la porte claquer derrière lui, réveillant tout le domaine et les forçant à prendre bien plus rapidement les jambes à leur cou.
