Work Text:
Noël n’avait jamais été synonyme de bonheur pour Harry. Il se souvenait de cette période chez les Dursley comme de dures semaines de labeur à installer les décorations lumineuses à l’extérieur. À entretenir le jardin et déblayer la neige de l’allée avec des doigts bleuis par le froid. Pétunia devenait alors névrotique à l'extrême sur la qualité de la nourriture du réveillon. Elle le faisait séjourner dans le placard à la moindre trace de brûlé sur un morceau de bacon et lui rappelait sans cesse que ses erreurs ne seraient pas permises sur sa magnifique dinde. Mais le pire pour Harry avait été de garder ses pattes loin des ornements du sapin. Ces petites choses scintillantes et rugueuses de paillettes, avec leurs couleurs vives de rouge, de doré et de vert.
Les enfants de son école primaire avaient parlé en boucle de l’arbre qu’ils avaient décoré avec leur famille. De l’étoile qui trônait au-dessus de tout et qu’ils avaient le privilège de poser eux-mêmes en étant soulevés dans les bras de leurs parents. Harry n’avait jamais vu Dudley autrement que sur un escabeau grinçant, mais il soupçonnait que cela avait plus un rapport avec son poids qu’un manque d’amour, car Pétunia avait toujours gardé une main réconfortante sur son dos pendant que Vernon s’extasiait sur la prestance de son fils.
Harry savait qu’il ne serait jamais à la place de son cousin et qu’il aurait encore moins le droit d’accrocher l’astre. Mais il espérait pouvoir draper le sapin des guirlandes douces et chatoyantes, s’occuper des petites ampoules brillantes, des nœuds de soie et des boules en porcelaine qui avait appartenu à ses grands-parents. Surement que, si Harry passait l’aspirateur, tondait la pelouse, rangeait la chambre de Dudley, nettoyait la salle de bain, faisait la vaisselle, préparait à manger, lavait le linge et le faisait sécher avant de devoir défroisser les chemises de Vernon et Dudley… alors il devrait aussi décorer le sapin ? N’est-ce pas ?
Et c’était là que se tenait l’un des souvenirs les plus vifs et douloureux d’Harry. Pas sur la dinde, les travaux extérieurs infernaux ou sur l’obscurité du placard et l’absence de cadeau, mais sur les coups venimeux portés à ses phalanges lorsqu’il tendait la main pour toucher une décoration. Le seul moment de l’année où il n’était pas autorisé à travailler sur quelque chose ou traîner pour le faire.
Le seul moment où il savait avec une certitude déchirante qu’il n’appartiendrait jamais à la famille des Dursley, peu importe ce qu’il ferait.
Harry avait su ce qu’était Noël, ce que ça représentait.
Être aimé, avoir une famille
. Les publicités à la télévision, les écoliers, les adultes, la radio, les voisins, Dudley, son oncle et sa tante ne parlaient que de ça. Il était impossible - même pour lui - de rester ignorant… Vernon et Pétunia s’en étaient assurés.
Il fallait qu’il comprenne pourquoi ça n’existait pas pour les gens comme lui
. Noël était une fête de
famille
, dans laquelle les enfants
gentils
et
méritants
avaient beaucoup de cadeaux offerts par un homme qui avait passé une année entière à les fabriquer au pôle nord.
Harry n’en valait pas la peine
. Les mères préparaient de bons repas, les pères jouaient dans la neige avec leurs enfants, et ceux qui avaient été méchants n’avaient pas le droit de participer.
Surtout au Noël d’une famille normale comme celle des Dursley
. Ils n’avaient pas de cadeaux et ils n’avaient pas le droit de manger de la dinde. Ils n’avaient pas le droit de toucher au sapin, aux décorations, d’avoir une chaussette avec leur prénom attachée sur la cheminée.
Il allait les contaminer et faire pourrir tout ce qui était bon avec sa simple existence. Ils l’aidaient déjà à contenir sa bizarrerie et c’était déjà tellement généreux de leur part de ne pas s’en être débara-…
— Harry ?
Il sursauta. Les souvenirs refluèrent sous la surface du lac glacé de son paysage mental, gelés par le froid et balayés par les courants trompeusement calmes de l’eau.
Tom – Toliman à présent – l'observait tenir un cristal enchanté pour briller, dans une moindre mesure, comme une étoile. Il avait un regard inquiet et un froncement de sourcils caractéristique qui traçait une ride de manticore sur son front. Il posa doucement sa main sur l’avant-bras d’Harry et le serra délicatement pour le ramener au moment présent.
C’est vrai. Harry n’était plus un enfant. Il ne vivait plus avec les Dursley, il n’était plus le survivant non plus. Il avait fini Poudlard, terminé le conflit avant qu’une guerre ouverte n’éclate. Il avait Toliman, aujourd'hui et ils étaient chez eux. C’était Yule, Harry pouvait sentir l’odeur du pain d’épices qui s’échappait de la cuisine et le bruit du bois qui craquait dans la cheminée sous l’appétit des flammes. Les ailes de leur vif d'or vrombissaient alors que ce dernier observait les décorations qu’avait placé Harry sur le bout des branches des sapins qui poussaient des murs.
Il prit une grande inspiration et la relâcha.
— C’est bon, je suis là maintenant.
Aussi doucement que l’apparition du soleil derrière un nuage, Toliman retira sa main de son bras et l’inquiétude reflua de son visage avant de s’évaporer comme les restes d’une tempête.
Cela arrivait parfois, à l’un comme à l’autre. Des souvenirs indésirables de l’enfance, des choses non dites, des absences étranges et silencieuses aux horreurs hurlantes pendant la nuit. Cependant, cela n’avait rien à voir avec leurs débuts. Lorsque Harry retrouvait Toliman devant la cheminée au matin, les yeux cerclés de noir et le regard vide et hanté. Lorsque Harry lui-même nettoyait de manière compulsive et devenait insensible à son environnement.
Toliman avait encore des cauchemars, mais ils ne duraient plus des semaines entières, le maintenant éveillé de terreur avant qu’ils ne doivent aller se coucher. Au lieu de ça, Harry se réveillait plus souvent à côté d’un homme qui ronflait discrètement en bavant sur son oreiller. Il prenait alors une photo qu’il ajouterait à sa collection grandissante et complètement secrète de « Toliman dort comme un mort et nous prouve par sa salive que oui, il est humain ». Et si cela avait rassuré Harry et le rendait tout collant et affectueux ? Et bien, il pourrait vivre avec.
Pour lui, Toliman avait travaillé sur des moyens de l’ancrer dans le moment présent. Il avait même développé des sorts d’intelligence animale pour pouvoir créer l’équivalent magique des animaux de soutien émotionnel. Même quand Harry n’avait pas pu se résoudre à prendre un autre être vivant après Hedwige, Toliman n’avait rien dit. À la place, il était reparti dans son bureau et avait adapté ses enchantements pour un vif d’or. Les ailes et leur battement, la texture et les gravures sur le corps poli, l’agitation joyeuse et affectueuse devant ses yeux, le sifflement aigu et espiègle du vivet qui y était incorporé… tout cela avait aidé.
Au grand dam de Toliman, il l’avait appelé Sappy.
Harry se souvenait de la remarque faussement acerbe qu'il lui avait faite, en déclarant que « enfant Harry » avait plus de goût que lui en matière de prénom. « Hedwige » avait été un choix étonnant pour un enfant de onze ans, alors que Toliman se souvenait des sobriquets inutilement simplets ou grandioses que ses colocataires avaient donnés à leur propre familier. « Mouse, Harry, il avait appelé son serpent, Mouse ». Harry avait pris sur lui de remémorer à Toliman ce que son jeune lui avait fait : une anagramme avec une phrase qui contenait son prénom complet. Et que, aujourd’hui encore, même si Toliman était le nom d’une étoile, cela signifiait « autruche » en arabe. Il ne pouvait donc pas débattre du sens esthétique des autres, sauf s’il préférait faire l’autruche .
Cette remarque lui avait valu une moue
adorablement
dramatique.
— Sappy, je te vois .
Ledit vif d’or tournait actuellement autour d’une branche et s'arrêtait devant les boules en cristaux de quartz. Il les cognait légèrement - mimant le coup de patte d’un chat - et menaçait de les faire tomber. Toliman roula des yeux, exaspéré. Il observa un peu plus longtemps les pitreries de Harry et du vif sensible avant de retourner vers la cuisine.
— Voilà, tu as fâché Mister Grinch.
Sappy émit un gazouillement déçu qui fit roucouler Harry. Il savait qu’il devait avoir l’air idiot, mais il adorait cette minuscule boule dorée. Après un léger sifflement de rappel à l’ordre et avec la balle posée sur la tête, il reprit sa décoration méticuleuse de la pièce.
Toliman n’était pas vraiment contrarié, mais les fêtes de fin d’année avaient tendance à le rendre stressé et grincheux. Stressé, parce que c’est lui qui cuisinait la bûche de Noël. Grincheux, parce que de mauvais souvenirs – incluant à peu près tous ses sentiments inconfortables que Toliman éprouvait depuis que les fragments de son âme lui étaient revenus – étaient liés à cette période.
Et qu’est-ce que c’était dur de ressentir autant de choses, de ne pas céder à la tentation de laisser, une nouvelle fois, les morceaux de lui-même s’éparpiller pour s’éloigner de tous ces sentiments et de leurs conséquences.
Cela avait demandé des années d’apprentissage, et en nécessiterait bien d’autres, pour qu’il accepte de vivre avec plutôt que de vouloir s’en exorciser. Mais c’était le combat de Toliman, dans lequel il n’y avait pas de monstre à tuer ou d’ennemi à vaincre à part lui-même.
Harry se souvenait comme si c’était hier de sa rencontre avec le Tom du journal. Un amas de colère et d’amertume qui s’accrochait au grandiose parce que c’était tout ce qu’il avait. Un enfant plein de problèmes qu’il ne suffisait pas d’aider, mais dans lequel il fallait s’investir . C’était cette compréhension qui avait fait fondre Harry en larmes. La réalisation que tout ce qui le séparait de Tom n’était pas une chose plus épaisse qu’un fil de soie d’acromentule. C’était le simple fait qu’Harry s’était accroché un peu plus fort, un peu plus longtemps, et par-dessus tout… qu’il avait eu de la chance.
Tom l’avait regardé avec triomphe avant que l’incompréhension ne l’inonde. Ce n’était pas la peur qui faisait pleurer Harry, c’était l’empathie. Tom s’était alors mit à lui hurler dessus à s’en briser la voix. Il n’avait pas voulu de sa pitié, mais ce n’était pas ce que Harry avait ressenti. Il avait continué de pleurer sans pouvoir s'arrêter, jusqu'à ce que les cris de l’adolescent se soient anormalement tus. Harry avait alors tenté de se ressaisir et de s’essuyer les yeux pour voir ce que le journal était en train de fomenter.
Ce qu’il a vu l’avait juste fait sangloter encore plus fort.
Un Tom blotti à genoux et qui pleurait plus silencieusement que n’importe qui en murmurant de légers « arrête », « arrête de pleurer » aussi suppliants et doux que du velours. Mais Harry ne s’était pas arrêté, il n’avait pas pu.
C’est plus tard, bien plus tard – une fois réveillé dans une infirmerie à côté de la silhouette d’un Tom endormi – qu’il avait appris toute l’histoire. Apparemment, Harry avait fait un des exploits de sorcellerie des plus singuliers et accidentels. La puissance de la magie variait avec les émotions, la volonté et la détermination. Harry, qui possédait beaucoup des trois et un lien avec Tom - qu’il apprit être un horcruxe – avait saturé la connexion entre leurs âmes avec sa magie, ses sentiments, son chagrin… son regret. Dans une heureuse et étrange coïncidence, l’une des choses à éprouver pour réparer une âme de la création d’un horcruxe était de ressentir des remords.
Harry avait alors appréhendé deux choses importantes.
Un, la magie considérait apparemment que Tom et lui faisaient partie d’un tout.
Deux, il avait fait ressentir à Tom de telles émotions qu’il avait compris le regret et l’avait éprouvé. Ce qui l’avait rendu corporel de nouveau.
Conclusion : Tom était vivant. Sans avoir eut besoin d’assassiner Ginny. Il avait regretté .
Harry mentirait s’il annonçait que la suite avait été facile. Tom avait été, pour le dire gentiment, un vrai con. Si Ron avait la capacité émotionnelle d’une petite cuillère, Harry pouvait déclarer sans aucun doute que Tom avait celle d’une tête d’épingle. Une séance de larmes et un mois passé dans un coma magique avec Harry n’avaient pas résolu le problème comme un simple coup de baguette.
L’un des parfaits exemples avait été la réaction de Tom à la contrainte de rester à portée de Harry comme effet secondaire de l'enchantement jusqu’à ce que son âme soit de nouveau entière. Cela avait été… orageux.
Le seul avantage immédiat dont Harry avait pu profiter à l’époque avait été la tête de cloporte qu'avait tiré le professeur Rogue lorsque Tom lui avait lancé son regard de lézard. Cela avait rendu les cours de potions étrangement supportables… et distrayants. Apparemment, il existait quelqu’un qui pouvait se mettre encore plus à dos la chauve-souris des cachots que Harry. La joute verbale à laquelle les deux s’étaient livrés pendant le premier cours de potions qu’ils avaient eut ensemble avait été épique. Harry avait compris à quel point Rogue l’avait épargné lorsque des sujets d’un niveau de maîtrise incroyable avaient fusé dans la pièce comme des sorts. Hermione avait cessé de lever la main après trois minutes pour commencer à prendre des notes attentives sur des questions que posait Rogue avec un regard mortel et les réponses que Tom donnait d'un sourire mielleux.
Harry, lui, avait veillé à bien rester caché derrière la tête de Neville pour ne pas tomber dans la ligne de mire.
— Sappy, non !
La boule dorée mâchouillait une branche de sapin avec un bruit de satisfaction impénitent.
— Toliman ! Ta progéniture fait encore des siennes !
L’ex-mage noir sortit de la cuisine avec un tablier sur lequel était écrit « Je mords » attaché autour de la taille et un saladier de pâte à cookie.
— Pourquoi est-ce mon enfant quand il décide de manger des choses ?
— Ta création, ta responsabilité, rétorqua Harry.
Toliman roula des yeux, encore une fois. Harry en profita pour prendre une photo de lui, ce qui lui valut un sortilège de pincement particulièrement méchant.
— Si jamais tu montres cette photo à qui que ce soit, tu dormiras sur le canapé jusqu’au 1 er janvier.
Harry l’ignora pour regarder l’image avec une expression niaise. Les cheveux de Toliman étaient peignés en arrière, ils avaient l’air aussi magiques que les siens dans leur droiture, comme si même le vent le plus violent ne pouvait pas les maintenir décoiffés bien longtemps. Ces tempes grisonnant et le reste était tacheté de blanc, comme si un artiste avait pris son pinceau pour l’éclabousser avec. Harry savait que c'étaient les séquelles de la fusion des morceaux de l’âme de Tom. Noir pour la jeunesse, gris pour la maturité, blanc pur pour la vieillesse. Il avait également quelques rides au coin des yeux, des veines apparentes sur ses mains et une traînée tardive de taches de rousseur dans le dos - que Harry aimait particulièrement embrasser.
La photo fut arrachée de ses doigts et glissée dans la poche pectorale d’une chemise.
— Hey !
— Quatorze ans que nous sommes ensemble et tu es toujours aussi coulant, pesta Toliman.
Harry pouvait voir l’affection dans ces yeux couleur lie de vin, le léger tremblement dans la commissure de ses lèvres qui menaçait de laisser sa fossette s’épanouir entre les cicatrices. Dans le fait que cette photo ne serait pas détruite, mais que Harry retrouverait sûrement dans son album avec une remarque sarcastique. La dernière en date disait : « Harry entraîne ses tendances de harceleur».
— Oui, oui, contrairement à toi. Grand, fort et machiavélique mage noir, ô puissant descendant de-...
Ses lèvres disparurent.
— Tu les récupéreras dans une demi-heure, quand le dernier des invités arrivera.
Toliman avait eu tort de lui enlever sa bouche, surtout quand Harry avait perfectionné d’autres morceaux de lui-même en nuisance cent fois plus efficace. Ce qui suivit fut trente minutes de « je suis immunisé contre tes yeux de chiots », « loucher ne te rend pas mignon », « pas de sexe à coté de mon saladier de meringue », « faire manger ma spatule par Sappy n’était pas une bonne idée, Harry », « je sens que ce cadeau attendra l’année prochaine ». Conjugué à celle beaucoup plus intéressante de « je vais faire en sorte que tu ne puisses plus marcher demain », « ce nouveau sortilège de liaison est arrivé à sa phase de test », « si je te rends tes lèvres, je vais réaliser l'impossible et réussir à les occuper ». Jusqu’à ce que, finalement, un bruit extérieur de transplanage retentisse en périphérie de leur jardin.
— Merlin merci, soupira Toliman.
Harry alla ouvrir la porte en sautillant sur la pointe des pieds.
— Bonjour, j’espère que nous ne som-... Encore ?
Hermione lui lança un regard réprobateur pendant que Ron avait l’air vaguement amusé par la situation. Harry commença à signer.
— Toliman ne serait pas Toliman s’il ne me maudissait pas au moins une fois la veille de Yule .
Le rendre muet était peut-être devenu une tradition après que le quatrième horcruxe se soit réuni avec Tom, qui semblait déjà ne plus être vraiment lui-même… ou était-ce l’inverse ? Quoi qu’il en soit, ce morceau de son compagnon avait mis du temps à se débarrasser du réflexe d’envoyer des sortilèges selon son état de contrariété et des pulsions néfastes qui l’accompagnaient. Cela s’était peut-être traduit par des sorts plus inoffensifs, mais néanmoins déplaisants. Comme le rendre muet, chauve, aveugle, faire disparaître ses jambes, le faire passer par une variété de couleurs ou faire en sorte que la nourriture qu’il mangeait ait uniquement le goût de la terre.
Harry était heureux que tout ce qui restait aujourd’hui de cette période soit le côté muet. Apprendre à signer avait été fascinant et le silence ne l’avait jamais gêné, contrairement au fait d’être aveugle ou de perdre ses jambes. Car même s’il n’avait ressenti aucune douleur, la sensation d’être pris au piège, de ne pas pouvoir s’enfuir, lui avait rappelé-…
Sappy se jeta contre son visage.
Hermione avait dû le guider jusqu’aux fauteuils avant de rejoindre Toliman dans la cuisine, là où il pourrait l’entendre parler avec son compagnon. Ron bâillait sur le canapé et guettait patiemment son retour à lui-même. C’était devenu une routine. Harry s’absentait, il n'y avait pas besoin de la mentionner, de pousser, mais juste de comprendre et d’attendre. Cela avait été dur pour Hermione, au début, car elle était comme un nifleur qui aurait senti un butin, et qui creusait et creusait, jusqu’à ce que toute la connaissance soit à l’air libre et entre ses griffes. Mais, dans certains cas, il n'était pas nécessaire de chercher le pourquoi du comment. Parfois, il fallait seulement tenir sa main et guetter le moment où la conversation s'écoulerait à nouveau avec la fluidité que seuls des actes mille fois exécutés pouvaient avoir.
Leur avait-il déjà dit combien il les aimait pour ça ?
La sonnerie de la porte retentit et Harry se leva du siège pour aller accueillir les invités suivant. Draco, Théodore, Millicent et Lucius. Ce n’était pas un grand réveillon, chacun avait sa famille et ses compagnons qui les attendaient à la maison. C’était tout au plus un dîner et une prise de nouvelles pour chacun d’entre eux avant d’aller fêter ça avec les leurs. Mais ils étaient tous un peu ceux d’Harry et de Toliman… qu’ils l’aient voulu ou non.
Millicent travaillait avec Harry dans le Département des Enfants Sorciers. Théodore était son mari et s’était orienté vers une carrière de professeur de littérature autant magique que moldue – cette dernière à cause de la présentation du Silmarillon que Hermione lui avait fait lors d’un défi alcoolisé. Draco, car c’était l’ami de Théodore, mais aussi parce que l’antagonisme étrange entre eux s’était mué en une sorte de relation indescriptible. Ils n’étaient pas amis, ni rivaux, ni de respectueuses connaissances, mais un peu de tout cela à la fois. Toliman aimait les définir comme un « grand amour mort prématurément », Harry aimait lui répondre qu’il était jaloux et dramatique. Et Lucius… Lucius était le camarade de Toliman, ou ce qui s’en rapprochait le plus après le père de Théodore. C’était un produit de sang pur à n’en pas douter, mais Toliman et lui avaient détruit leur ancienne relation de serviteur et asservi pour la reconstruire sur des bases aussi saines que possible… Leur haine commune pour leur père.
(Harry n’avait pas du tout essayé de les persuader de construire leur relation sur leur amour pour la boisson ou sur leur talent à détruire quelqu’un verbalement. Tout, plutôt que de détester quelque chose. Cependant, il supposait qu’une haine active sur quelque chose de vivant à une haine passive sur quelque chose de mort était un progrès.)
C’est à partir de ce moment qu’il avait appris que Lucius avait été « offert » à Tom sans aucune réticence de la part d’Abraxas. Il avait été marqué, comme du bétail, en échange d'un meilleur statut au sein de ses partisans et élevé de la même manière qu'un cheval de concours dans une jolie prison dorée et étouffante. Harry avait mieux compris la sources de ces bords brisés et coupants, car quel homme pouvait sortir intact d’avoir été taillé et poli telle une pierre jusqu’à ce que cette dernière rentre dans son écrin ? Aucun.
Il avait bien fallu plusieurs rencontres pour chasser les mauvais départs et absoudre l’existence des croyances enracinées des uns et des autres, mais ils y étaient finalement parvenus. Hermione avait mâché Malfoy pendant une heure, Lucius avait fait de même. Ron avait trouvé un terrain d’entente et de dispute adéquate dans le talent pour les échecs de Draco. Millicent était son amie et avait bu un thé avec Harry. Théodore, quant à lui, était descendu d’un cran dans ses propres convictions depuis l’école – et était passé sagement de « exterminons les moldus » à « je les tolère du moment qu’ils continuent d’écrire des livres ».
Ce n’était pas parfait, loin d’un feuilleton de télévision ou de la doctrine américaine de la famille idéale et unie. Mais Merlin, que Harry l’aimait !
— Chéri ? Un toast ?
Toliman l’appela, une question dans les yeux avec une légère lueur de malice. Le couvert était mis, chacun était installé là où ils le voulaient, Lucius était en bout de table, Harry à sa droite, suivi de Millicent, Théodore et Ron. Toliman à sa gauche, à côté de lui s’était assis Hermione et Draco.
— Oui.
Harry leva son verre.
— Merci à tous d’être ici ce soir, c’est un plaisir de vous accueillir une nouvelle fois chez nous. Et je… je tenais à vous faire part de ma gratitude. Je sais qu’à part Hermione, la plupart d’entre vous n’accordent pas une grande importance au Noël des chrétiens. Pour tout vous dire, moi non plus. Mais j’aime son symbolisme, le fait d’essayer de faire plaisir à l’autre, ce moment que l’on passe en famille, les absurdes disputes et chamailleries, se réunir au déclin du jour pour un temps de partage avant de repartir dans le quotidien de nos vies. Je considère que chacun de nous a contribué à construire ce qui est ici, car comme pour toute relation, il est plus facile d'y mettre le feu que de l’entretenir. Je suis donc heureux de remplacer les vieux souvenirs par de nouveaux…
Harry pouvait toucher les décorations de Noël maintenant, transformer ses murs en haie de sapin, boire du chocolat chaud et accrocher sa chaussette à la cheminée. Il pouvait recevoir des cadeaux de Noël et en offrir, chanter des jingles d’une voix horrible, mettre des traces de farine en forme de main sur les fesses de Toliman et en rire.
Ici et maintenant, il pouvait et faisait partie d’une famille. Et quatorze ans plus tard, cela n'avait jamais fini de l'émerveiller.
— ...dans lequel un Weasley et un Malfoy peuvent chacun s’asseoir à un bout de table sans s’étrangler. Ou Hermione a trouvé pire rat de bibliothèque qu’elle. Où deux vieillards-…
Il reçut un coup de pied sous la table et reprit son discours entre deux rires.
— Je veux dire, où deux hommes mûrs peuvent boire un verre de whisky pur feu et avoir une discussion à cœur-...
Un autre coup de pied.
— Une discussion de dur à cuir-…
Encore un autre.
— S’asseoir en silence…
Harry esquiva celui-là.
— Toliman. Je jure que si tu continues à me donner des coups de pied, je vais commencer à parler des problèmes érectiles particulièrement tenaces qui peuvent surgir chez les sorciers d’âge mûr lorsqu’ils sont maudits par leur conjoint qui a un énorme bleu sur le tibia !
— Celui-là ne venait pas de moi, se défendit-il.
Tout le monde se tourna vers Lucius qui fixait une poussière imaginaire dans son verre.
— Ce toast devenait épouvantablement long , déclara-t-il.
Harry haussa un sourcil, peu impressionné.
— Je suis craint parce que je sais taper là où ça fait mal, Lucius Malfoy. Alors si vous voulez garder votre tête garnie de cheveux, je vous serais gré d’attendre la fin de mon discours épouvantablement long .
Après qu’il fut correctement intimidé…
il ne l’était pas du tout
… Harry reprit.
— J’ai donc l'honneur de vous souhaiter un joyeux Noël et un heureux Yule. Santé !
La totalité de la tablée répéta le dernier mot en cœur et lorsque Harry fut sûr que toutes les gorges avaient commencé à déglutir leur boissons, il lâcha leur bombe.
— Ah, j’oubliais...Toliman et moi-même adoptons.
L’ensemble d'expressions choquées d’exclamations étranglées et d’étouffements qui précédèrent de terribles toux valait vraiment toutes l’attente du monde.
