Work Text:
« Que je m'occupe d'un enfant pendant un après-midi ? »
Fred, tout juste revenu de son habituel petit tour de nuit, fixait l'aîné des Moriarty avec un regard perdu. Ayant tout de même passé les dernières heures à vagabonder dans les rues à la recherche de potentielles sources d'intérêts pour William, il avait plutôt espéré avoir droit à un repos bien mérité. Cependant, en face de lui, Albert hocha la tête pour confirmer ce qu'il avait craint d'entendre.
« Je suis désolé de devoir te demander un tel service, s'excusa-t-il avec un sourire contrit. Il se trouve que je me suis malencontreusement mis moi-même dans une situation fort compromettante et que tu es le seul ici présent à pouvoir m'aider.
- Que s'est-il passé ? s'enquit Fred avec un air inexpressif.
- Eh bien, pour dire cela rapidement... Dernièrement, la Comtesse McCarthy a été particulièrement explicite sur son envie de m'inviter dans son manoir pour admirer ses jardins et faire, disons, plus ample connaissance avec demoiselle Aliénor, sa fille aînée. De part sa position influente et ses insistantes, quoique fort aimables, invitations répétées, il devenait indécent de refuser plus longtemps... je suis donc au regret de t'annoncer que j'ai rendez-vous cet après-midi à trois heures tapantes pour passer deux heures dans la demeure de ces dames.
Après avoir pris le temps d'assimiler toutes ces informations, Fred fronça à nouveau les sourcils.
- Je ne comprends pas, dit-il. Quel rapport entre tout ceci et le fait que je doive surveiller un enfant ici-même ?
- J'y viens, soupira Albert avec un sourire ironique, derrière lequel Fred avait appris à déceler l'embarras et, dans ce cas précis, une certaine anxiété. Il se trouve que la Comtesse a une seconde fille, bien plus jeune, et que sa sœur aînée a clairement laissé entendre qu'elle refusait catégoriquement de recevoir un quelconque gentilhomme avec sa cadette dans les parages. La Comtesse, très ennuyée car ses gens sont très occupés dernièrement et ne peuvent garder la fillette, m'a supplié de lui apporter mon aide, et, à la suite d'une série d'enchaînements, j'ai fini par lui proposer de la faire garder par mon propre personnel.
- Je vois, fit Fred sans broncher.
- Voilà donc où nous en sommes. Cependant, étant donné que William est à l'université et que Louis l'accompagne à Durham, et que Jack a emmené Moran et Bond pour une séance d'entraînement à plusieurs miles d'ici, je crains que tu ne sois le seul qui reste pour me sauver la mise. J'ai conscience que c'est beaucoup te demander alors que tu viens de rentrer de mission, mais...
Fred secoua la tête et se redressa.
- Il n'y a pas de problème, le rassura-t-il. Je vais m'en occuper. Je dois simplement garder un œil sur une enfant pendant environ trois heures, c'est bien ça ? Je devrais pouvoir m'en sortir.
- Mille mercis, soupira Albert avec soulagement. Je te dois une fière chandelle. La petite Alannah a douze ans, et m'a l'air d'une enfant très mignonne. Elle ne devrait pas te donner de difficultés. Sa mère a insisté pour que quelqu'un la dépose ici même une demi-heure avant le rendez-vous, et me conduise dans le même temps. Il ne nous reste plus qu'à attendre son arrivée.
- Très bien, acquiesça Fred, retenant difficilement un bâillement (la nuit avait vraiment été courte). Je vais seulement me reposer un peu avant, alors...
- Bien sûr. Je te réveillerai un quart d'heure avant l'heure prévue. D'ici là, je vais aller m'assurer que la maison est suffisamment en ordre pour recevoir une jeune demoiselle, n'est-ce pas ? »
* * *
« ... et la Comtesse McCarthy vous est extrêmement reconnaissante de bien vouloir vous occuper de mademoiselle Alannah. Elle aimerait vous adresser ses sincères respects et vous fera transmettre un dédommagement pour votre temps dans les prochains jours.
- C'est très gentil à elle, répondit Fred, gêné, se retenant de desserrer légèrement le nœud papillon qu'il portait pour l'occasion. Ce n'est rien. Je suis ravi de tenir compagnie à une si charmante jeune fille.
- Je suis enchanté de l'entendre. À présent, monsieur..., ajouta l'homme en costume, qui venait d'amener Alannah, à l'intention d'Albert. Si vous voulez bien me suivre...
- Allons-y, approuva Albert avec un sourire qui passerait pour joyeux et poli pour n'importe qui ne le connaissant pas. À tout à l'heure, Fred.
- Passez un bon après midi, monsieur, dit le petit brun avec un air respectueux.
- La Comtesse a fait son maximum pour offrir un bon accueil, crut bon de préciser l'homme qui ouvrait la porte pour laisser passer Albert. Je suis certain que monsieur sera à son aise. Quant à vous, ajouta-t-il à l'intention de Fred avec un air indéchiffrable en sortant à son tour, je vous souhaite bien du courage. »
Sur ces paroles mystérieuses, il disparut. Fred fixa la porte un instant, fronçant imperceptiblement les sourcils. Il espérait que tout irait bien pour Albert, qu'il savait peu friand de ce genre de rencontres. Mais l'aîné avait de l'expérience, il ne doutait pas un instant qu'il s'en sortirait. Plus perturbant, qu'avait voulu dire l'homme qui avait déposé Alannah en lui souhaitant bonne chance ? Doutait-il qu'il puisse surveiller la jeune fille sans soucis ?
Fred se retourna vers l'enfant en question, et lui sourit aimablement. Une peau diaphane, colorée de deux petites joues roses parsemées de délicates taches de rousseur, des cheveux d'un roux éclatant encadrant son visage et retombant en boucles soignées jusqu'à ses épaules, et de grands yeux bleus en amandes, rehaussés par la couleur à peine plus pâle de sa petite robe ornée de dentelles et de son chapeau assorti. La fillette était l'image même d'une enfant de bonne famille, jolie, sage et bien élevée. Pour le moment, elle gardait timidement les yeux rivés sur ses petites chaussures vernies noires, un lapin en peluche blanc sobrement vêtu d'un nœud papillon marine serré dans ses bras. Fred s'approcha doucement, ne souhaitant pas l'intimider.
« Bonjour, dit-il calmement, puis, voyant qu'il n'obtenait aucune réaction, il tenta une approche différente : Il est joli, ton lapin. Comment s'appelle-t-il ?
- ... Oscar, souffla la fillette après un silence, sans le regarder. Lord Oscar.
- C'est un joli nom, sourit-il, encourageant.
Rares étaient les enfants se baladant encore avec une peluche à douze ans, mais c'était simplement un indice de douceur selon lui. Cette jeune fille était timide, mais pas difficile. Il fallait juste la mettre à l'aise. Elle avait l'air mignonne et calme, et Fred soupira de soulagement pour lui-même. L'après-midi se passerait sans peine.
- Moi, je m'appelle Fred, continua-t-il doucement. Je vais m'occuper de toi cet après-midi, d'accord ? On va bien s'amuser ensemble.
Et alors, soudain, il se produisit une chose très étrange. En y repensant un peu plus tard, Fred se souviendrait que le changement avait concordé exactement avec le bruit des graviers de l'allée indiquant que la voiture d'Albert quittait définitivement la demeure, les laissant seuls. Mais sur l'instant, il ne put qu'encaisser sans rien y comprendre ce qui suivit :
- C'est bon, tu as fini ? répondit sèchement Alannah, d'une voix fluette qui avait perdu toute trace de timidité, redressant brusquement le menton avec un dédain délirant, le foudroyant du regard. Je sais comment tu t'appelles, j'ai des oreilles. Et je sais que tu es là pour t'occuper de moi, qu'est-ce que tu crois ?
Fred, démuni, la regarda bouche-bée. Qu'est-ce que...?
- Quant au fait qu'on va s'amuser, continua la fillette d'un ton ennuyé, ses yeux céruléens se plissant méchamment, ça reste à voir. Je n'ai pas envie de jouer avec toi, tu as l'air barbant. Commence d'abord par m'enlever mon chapeau et ma cape, tiens. À la maison, c'est fait dès que j'arrive. Tu dois être nul, comme domestique.
À court de mots, Fred réagit automatiquement et retira lentement les vêtements de la fillette, qui s'écarta ensuite en le bousculant et s'éloigna de quelques pas.
- Allez, dépêche-toi, s'impatienta-t-elle avec un air hautain en agitant son lapin. Je veux visiter, maintenant.
La surprise s'estompant, Fred reprit ses enfin esprits et inspira profondément. Une fois, deux fois. D'accord... bon, la situation était un peu différente de celle prévue... (Complètement, même ! Où est passée la gamine de tout à l'heure ?) Mais ce n'était pas une raison pour perdre ses moyens. Il avait une mission, il s'y tiendrait. Ce n'était pas une enfant capricieuse qui jouait les petites filles sages devant les invités qui allait l'en empêcher.
- Bien sûr, mademoiselle, dit-il docilement, gardant contenance. C'est par ici. »
À peine avait-il eu le temps d'indiquer la porte que la jeune fille se précipitait dessus, ses boucles rousses rebondissant dans son dos, et disparaissait dans le couloir. Fred posa rapidement ses affaires et courut à sa suite. Je vous souhaite bien du courage. Il comprenait mieux pourquoi Aliénor avait voulu éloigner sa sœur, et pourquoi personne n'était disponible pour la garder... L'après-midi se passerait peut-être avec quelques peines, finalement.
* * *
« Ce manoir est très grand, mais pas aussi joli que chez moi. Au moins, c'est propre.
À cette énième remarque dévalorisante, Fred choisit de ne rien dire, suffisamment occupé qu'il était à suivre la masse rousse qui s'éloignait comme une tornade pour faire le tour du manoir, et tenter de l'empêcher de toucher à tout, ou du moins remettre en place tout ce qu'elle dérangeait sur son passage. Depuis une demi-heure, il avait l'impression de courir partout, manquant de s'étrangler chaque fois que la fillette poussait un petit cri de joie en se précipitant sur quelque chose, et manquant de l'étrangler elle lorsqu'elle le jetait ensuite presque d'un geste méprisant, une fois qu'elle décidait le considérer finalement comme indigne de son intérêt. C'est un démon ! Un vrai démon ! Ils avaient déjà parcouru tout le rez-de-chaussé et le premier étage, et Alannah se dirigeait à présent vers les escaliers menant au deuxième.
- Je m'ennuie, lança la fillette d'une voix aiguë et agaçante. Il n'y a rien à voir, ici. Je croyais que vous étiez des gens « intrigants », mais tout est juste banal.
Si elle savait, songea Fred.
- Je suis désolé, mademoiselle, répéta-t-il monotonement pour la dixième fois alors qu'ils atteignaient les escaliers. Nous devrions redescendre, si mademoiselle s'ennuie, ajouta-t-il précipitamment, voyant qu'elle montait déjà les marches.
Il voulait surtout l'empêcher de monter plus haut. Dans les étages suivants se trouvaient les chambres, et particulièrement celle de William. Elle était défendue d'accès, mais il doutait qu'Alannah s'en soucie beaucoup, et, bien qu'encore une enfant, elle était loin d'être idiote. Il ne faudrait pas qu'elle aille fouiller là où des informations compromettantes pourraient se retrouver entre ses petites mains.
- Je veux monter d'abord, répliqua Alannah. Je veux voir toutes les pièces.
- C'est impossible, rétorqua Fred, et son ton inhabituellement ferme fit s'arrêter l'enfant au milieu des marches.
Elle se retourna vers lui, ses yeux suspicieux se plissant dangereusement.
- Pourquoi ?
- C'est interdit, répondit Fred, gardant le même ton.
- Pourquoi ?
Le petit brun sentit une goutte de sueur couler dans sa nuque. Il devait reprendre la situation en main avant qu'elle ne dégénère. Il avait beau dire, il ne s'y connaissait pas à ce point en terme de garde d'enfant, et celle-ci dépassait ses compétences. Dans quel pétrin s'était-il fourré ?
- C'est comme ça, dit-il calmement. J'obéis à mes maîtres, et ils m'ont interdit d'y autoriser les invités en leur absence. Mais il n'y a rien, là-haut. Je vous assure. Ce ne sont que les chambres. Nous devrions redescendre au salon. Il va être l'heure du thé, peut-être mademoiselle souhaiterait-elle boire quelque chose ?
Alannah sembla considérer longuement sa proposition, puis ses lèvres se tordirent en une petite moue et elle dit finalement d'un ton exigeant :
- Je veux des biscuits avec. Et de la crème. Et du lait dans mon thé.
- Bien sûr, répondit Fred, soulagé lorsqu'elle consentit à descendre et à le suivre. Par ici. »
Il était en réalité un peu tôt pour le thé, mais il était à court d'idées et espérait simplement réussir à l'occuper jusqu'au retour d'Albert. Pourvu qu'il ne s'attarde pas.
* * *
« Il me faut une deuxième tasse.
La voix autoritaire fit se retourner Fred. Haussant un sourcil, il eut pour seule réponse un regard au ciel de la jeune fille qui désigna son lapin en peluche posé à côté d'elle. Il hocha la tête en comprenant, et résigné, servit une autre tasse qu'il posa devant le jouet.
- Tout à fait, dit Fred, voyant là une chance à saisir pour peut-être la radoucir. Oscar aussi a droit à son thé.
- Lord Oscar, corrigea Alannah d'une voix tranchante en portant élégamment sa boisson à sa bouche. Et j'espère pour toi que son thé n'est pas trop chaud. Il déteste ça.
Fred soupira légèrement. Cette gamine était vraiment l'archétype de la fille de noble pourrie-gâtée qui obtenait tout ce qu'elle désirait. Non, songea-t-il. Elle était pire. Envolée, l'adorable et sage fillette de tout à l'heure. Là était sa véritable facette. Se retenant de soupirer une nouvelle fois, songeant à la sieste qu'il pourrait être actuellement en train de faire, il s'assit face à elle, et la regarda dévorer les biscuits qui avaient l'air d'être à son goût. Au moins quelque chose qui lui plaît.
- Mademoiselle devrait ralentir un peu, osa-t-il néanmoins dire en la voyant progressivement vider la boîte à une vitesse inquiétante. Ce n'est pas bon pour une enfant comme vous de manger autant à cette heure...
La bouche pleine, Alannah lui jeta un regard noir et s'essuya élégamment la bouche avec une serviette.
- Ne me parle pas comme ça, protesta-t-elle vivement. Je ne suis pas une enfant. J'ai douze ans. Je suis presque une femme.
Fred allait regretter ces paroles, pourtant devant l'ironie de la situation, elles lui échappèrent avant qu'il n'ait eu le temps d'y songer :
- Vous donnez du thé à un lapin en peluche, fit-il remarquer platement.
Il n'avait pas l'intention de sonner moqueusement, pourtant Alannah le prit comme tel et, sans le quitter de son regard furieux, elle lui donna un violent coup de pied sous la table qui faillit lui arracher un glapissement de surprise. Miraculeusement, il resta calme, seule la douleur cuisante dans son tibia lui confirmant ce qu'il venait de se produire, et la fillette haussa un sourcil.
- Lord Oscar n'est pas un lapin en peluche, dit-elle après un silence. C'est mon ami.
Elle prit le lapin, et plaçant un doigt entre ses oreilles et deux autres autour de son cou, agita sa tête avec douceur, comme pour le faire parler.
- N'écoute pas le monsieur, Aly, fit-elle d'une voix sucrée. Il est bête et tout ici est ennuyeux. Tu as raison, Oscar, répondit-elle alors d'une voix normale, reprenant une gorgée de thé. Nous allons jouer tous les deux.
Fred soupira, cette fois beaucoup moins discrètement, se retenant de frotter sa jambe endolorie.
- Vous parlez avec votre lapin, remarqua-t-il, toujours platement. Vous ne devriez pas plutôt aller chez de vraies amies pour discuter ?
- Les amies, c'est nul, marmonna la jeune fille en se renfrognant.
- Je vois, continua Fred, qui commençait à comprendre. Vous êtes une enf- une jeune fille assez solitaire.
Même s'il comprenait sans mal pourquoi, cette constatation lui fit un peu de peine. Alannah lui jeta un drôle de regard pas dessus sa tasse, puis replongea le nez dedans.
- Pas si bête que ça, le monsieur, finalement, couina la peluche en dardant ses yeux brodés sur lui. Mais Aly n'a pas besoin d'amies. Elle est très bien avec moi.
- Bien sûr, dit doucement Fred, en appelant à sa patience légendaire, s'adressant cette fois au lapin. Tu es un gentil compagnon. Est-ce que tu voudrais bien porter un message à ton amie pour moi ? Dis-lui que je voudrais être son ami aussi. Est-ce qu'elle accepterait ?
Alannah releva la tête et le jaugea de son regard hautain. Puis, elle renifla, et fronçant son petit nez, consentit à lui répondre en personne :
- Je ne sais pas pour qui tu te prends, toi. Mais Oscar t'aime bien, ajouta-t-elle finalement d'un ton égal, sans montrer une once d'embarras. Si tu me montres que tu peux être amusant, je veux bien envisager que tu deviennes mon ami.
C'était un début.
- Très bien, accepta Fred en se levant. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire qui amuserait mademoiselle ?
Elle fronça le nez à nouveau, puis lança :
- Je veux aller voir les étages.
- C'est malheureusement toujours impossible, répondit Fred fermement. Mais nous avons un très grand jardin, et il fait beau. Souhaiteriez-vous y faire un tour ?
- Non merci. Je vais salir mes chaussettes, et elles sont neuves.
- D'accord, répondit Fred sans broncher. Dans ce cas, qu'est-ce qui vous plairait ?
Alannah réfléchit une minute, sondant la pièce du regard, puis se tourna à nouveau vers lui.
- Je voudrais jouer à cache-cache. C'est possible ?
Soulagé qu'elle ait trouvé une occupation d'enfant normale, Fred accepta immédiatement.
- Bien sûr. Je vous laisse une minute. »
* * *
« ... quarante-six, quarante-sept, quarante-huit... »
Comptant les secondes à voix haute, tourné face au mur, Fred se concentrait pour tenter d'entendre un quelconque bruit pouvant lui indiquer dans quelle direction était partie la fillette. C'était une utilisation de ses compétences d'espions, pas réellement de la triche... Cependant, étrangement, il n'entendait depuis une dizaine de secondes plus aucun son. Ce qui était perturbant, car les chaussures vernies de l'enfant auraient dû faire résonner ses pas, et qu'elle n'avait pas l'air d'être un modèle de discrétion. Pourquoi donc ne percevait-il plus sa présence aux alentours ? Où avait-elle pu passer ?
Et soudain, violemment, sa propre crédulité lui apparut en pleine face, lui faisant l'effet d'une douche froide. Comment avait-il pu être aussi incroyablement stupide ?? Il s'arrêta immédiatement de compter, se retourna brusquement et fonça vers les escaliers, un vent de panique le traversant. Idiot, idiot, idiot ! Ne prenant pas la peine de camoufler son arrivée, il monta les marches quatre à quatre, se traitant mentalement d'imbécile incapable et tordu - quel genre de criminel se faisait avoir comme le dernier des abrutis par une gamine de douze ans ?? Sa naïveté lui faisait de la peine pour lui-même, mais pour le moment, il n'avait pas le temps de s'attarder là-dessus.
Lorsqu'il atteignit le palier du deuxième, sa crainte se révéla avérée, car la porte du bureau d'Albert était déjà grande ouverte, baignant le couloir d'un rectangle de lumière. Il s'y précipita, mais la pièce était vide. Interdit, il entra, mais personne à l'horizon. Un gloussement le fit soudain se retourner. Dissimulée derrière la porte, Alannah le fixait de ses yeux machiavéliques accompagnés d'un sourire réjoui.
« Oups, tu m'as trouvée ! rit-elle, puis elle lui tira la langue et se dépêcha de sortir comme une flèche.
- Mademoiselle, revenez ! s'écria Fred, mais elle avait déjà filé.
Il se lança à sa poursuite. Le rire de la jeune fille résonnait jusqu'au bout du couloir, et Fred paniqua en la voyant ouvrir la prochaine porte, qui était celle du bureau de William. Quand il y pénétra à son tour, Alannah lui souriait de derrière la table. Elle leva sa peluche et agita ses oreilles.
- Olala, le monsieur va nous attraper, chantonna-t-elle. Cours vite, vite, Alannah !
- Mademoiselle, s'il vous plaît, tenta de la raisonner Fred. Nous ne pouvons pas rester ici...
- Monsieur Fred a raison, dit Lord Oscar d'un air sérieux, son nœud papillon un brin de travers. Cette pièce est très ennuyeuse, il n'y a que des livres compliqués. Allons voir la suivante !
- Madem..., commença Fred, mais il fut interrompu immédiatement.
- Tu as raison, Oscar ! s'exclama Alannah. Allons à côté ! Et toi, ajouta-t-elle en se tournant vers Fred, guillerette. Essaie de m'attraper !
- Non... ! tenta Fred, mais la fillette fonçait déjà vers la porte en riant, lui échappant de justesse, ce qui lui arracha un petit cri réjoui.
- Ça, c'est amusant ! gloussa-t-elle, surexcitée. J'aime bien jouer avec toi ! Allez, on continue !
Et elle fila dans la pièce suivante. La chambre de William. Où lui-même n'avait pas le droit d'entrer. Fred sentit la panique menacer de le submerger. C'est mauvais, très mauvais...
- Alannah ! s'écria-t-il en débarquant prudemment dans la chambre. Nous n'avons pas le droit...
Il crut qu'il allait s'évanouir lorsqu'il vit la fillette en train sauter sur l'immense lit de William, riant aux éclats en jouant à lancer et rattraper son lapin en même temps. C'est un cauchemar...
- Viens, Fred ! s'exclama-t-elle, ses boucles s'envolant à chaque fois qu'elle rebondissait. C'est génial !
- Mademoiselle, supplia le petit brun, qui soudain priait finalement pour que surtout, Albert s'attarde un peu plus et ne revienne pas tout de suite. Alannah ! Ce n'est pas digne d'une jeune femme. Vous allez froisser votre jolie robe...
Ô comble du miracle, cette réplique fit son effet et la jeune fille se laissa choir dignement sur le lit avant d'en descendre. La mauvaise nouvelle fut qu'une fois au sol, elle ne sembla pas pour autant redevenir sage et s'intéressa plutôt au reste du contenu de la pièce.
- Non, ne fouillez pas partout, s'alarma Fred en la voyant ouvrir des tiroirs de commode alors qu'il tentait précipitamment de refaire le lit.
- Mais personne ne le saura, rooh, fit dédaigneusement Alannah. Ne redeviens pas ennuyeux ! Oh, ça c'est joli...
- Il n'y a rien d'intéressant dans ces tiroirs, plaida-t-il en croisant les doigts pour avoir raison. Ce n'est pas la peine de...
- Oooh, qu'est-ce que c'est que ça ?! s'exclama la fillette avec ravissement en brandissant victorieusement un carnet en cuir.
Bien évidemment, il avait eu tort.
- Sans doute rien du tout, pria Fred bien qu'il n'en ait pas la moindre idée, en finissant de retaper les coussins. C'est sûrement...
- C'est un carnet secret ! hurla-t-elle presque avec ravissement, exhibant la couverture. C'est écrit « journal de William » ! Tu vois bien qu'il y avait des choses intéressantes !
Premièrement, Fred n'avait pas pensé que William tenait un journal de ce genre. Deuxièmement, c'était certainement personnel et il ne voulait surtout pas que le cadet des Moriarty sache qu'il en avait connaissance. Troisièmement, il espérait fortement qu'il ne contenait aucune information compromettante, car Alannah l'avait ouvert au milieu et commençait à lire sans aucune gêne. Surtout, ne pas paraître suspect.
- D'accord, vous aviez raison, fit-il d'une voix blanche, sans oser bouger. Vous avez gagné. Maintenant, reposez-le...
- Oh ! s'exclama Alannah qui ne l'écoutait absolument pas.
- Quoi ? fit Fred en essayant de contrôler sa panique.
S'il devait éliminer cette jeune fille juste parce qu'il n'avait pas été capable de la surveiller...
- Monsieur William a l'air triste.
Cette remarque, prononcée avec un ton si sérieux, dissipa la panique de Fred, qui fronça les sourcils. William, triste ? Il était vrai qu'on le voyait rarement sourire ces temps-ci...
- Comment ça, triste ? demanda-t-il avant d'avoir pu s'en empêcher.
- Deux juillet, lut Alannah d'une voix claire. « ... cette nuit encore, impossible de trouver le sommeil. Des pensées sombres m'accablent et ne veulent pas me quitter. Je sais que demain encore, le soleil se lèvera sur un jour nouveau, un de moins jusqu'au grand moment. En attendant, il faut continuer à travailler, qu'importe les blessures de mon âme rongée... »
Fred sentit une main glacée lui serrer la poitrine. Alannah n'avait lu que quelques phrases, mais c'était suffisant pour saisir l'état d'esprit de William en les écrivant. Il ne se doutait pas que le professeur se sentait si mal. Cela l'inquiétait, et Alannah dut le remarquer à son silence, car elle tenta de lui remonter le moral :
- Ne t'en fais pas, il n'a pas l'air triste tout le temps !
- Vraiment ? s'enquit Fred, plein d'espoir, oubliant qu'il n'était pas supposé lire ce carnet.
- Oui ! Pas du tout quand il parle de Sherlock Holmes, par exemple ! C'est le héro des livres, c'est bien ça ? Il m'a l'air d'être un fan, son nom est écrit souvent... là, et là, fit-elle en tournant les pages. Là aussi...
Ça y est, il se rappelait pourquoi il n'était pas supposé lire ce carnet. Il ne faut surtout pas qu'elle lise quoique ce soit sur les plans de William ! Fred se précipita sur la jeune fille, et tenta de lui prendre le carnet des mains. Celle-ci le tira vers elle, et s'engagea alors une bataille acharnée.
- Mademoiselle ! s'exclama Fred. Redonnez-le moi !
- Oouh, le monsieur veut nous empêcher de lire le carnet ! Protège-le, Aly !
- Arrêtez avec ce lapin !
Finalement, ce qui devait arriver finit par arriver, et trébuchant à cause de leurs pieds emmêlés, ils s'étalèrent tous les deux par terre, le carnet tombant ouvert à côté de leur tête. Alannah, riant aux éclats, parvint à lever son lapin en l'air.
- Champagne ! s'exclama-t-elle avec la voix d'Oscar avant de repartir en fou rire.
Fred se redressa à demi et tenta de ramper jusqu'au carnet ouvert sur le sol, mais Alannah le sentit et se précipita elle aussi. Ils mirent la main dessus en même temps, et, sans que Fred ne comprenne vraiment comment, ils se retrouvèrent tous les deux à lire la même chose. Il en fut certain car Alannah prononça à voix haute les mots que son cerveau tentait difficilement d'analyser.
- « ... je ne peux tout simplement pas m'en empêcher », lut-elle, écarquillant légèrement les yeux au fur et à mesure qu'elle parcourait les lignes. « C'est tellement agréable. Je sais que je ne devrais pas céder, mais comment résister à l'appel d'une telle lumière ? Je m'amuse avec lui, tout est si facile, j'oublie tout le reste... Je ne devrais pas l'autoriser, il ne devrait pas s'approcher de quelqu'un comme moi maintenant, lui qui est si précieux et irremplaçable... Tout est merveilleux, en sa présence. Un sourire comme le sien éclairerait même les abysses les plus profondes, son rire disperserait les ombres comme des nuages de fumées. Quand je l'ai nommé par son prénom plus tôt, la joie dans ses yeux avait l'air si sincère... Peut-être, seulement peut-être, apprécie-t-il ma compagnie comme moi la sienne... Le Seigneur daignerait-il m'octroyer ces rares moments ? Accepterait-il de laisser de tels sentiments éclore ? Holmes - non, Sherlock... toi qui fait souffler cette douce brise dans mon cœur... »
Clap. D'un geste brusque, Fred avait refermé le carnet. Il resta absolument immobile, ses yeux grands ouverts fixant le vide devant lui. Alannah, tétanisée également, affichait la même expression. Ils restèrent silencieux un long, très long moment, puis Fred se leva lentement, les membres raides, et lâcha d'une voix blanche :
- Rangeons ça et sortons d'ici. »
Se redressant à son tour, Alannah acquiesça lentement, et, lissant sa robe de gestes machinaux, accepta sans broncher de sortir à sa suite.
* * *
« Ce me semble très clair, à moi, dit hautainement Alannah en grignotant un bout de biscuit, avec un peu moins d'entrain que tout à l'heure puisqu'elle était en pleine réflexion.
Fred, tapotant nerveusement la table du bout des doigts, déglutit.
- Vous trouvez ? fit-il enfin faiblement.
- Bien sûr, affirma-t-elle d'un air suprêmement connaisseur ; elle prit le temps de faire durer un petit silence le temps d'une bouchée, puis elle asséna son fatal verdict : Monsieur William est amoureux.
Fred, qui pourtant s'était plus ou moins préparé à cette assertion, faillit s'étouffer dans son thé. Alannah lui adressa un regard compatissant et lui tendit une serviette, qu'il accepta machinalement.
- C'est certain, reprit la jeune fille en redressant son lapin qui tombait sur la table, une expression professionnelle dans le regard. Sincèrement, comment veux-tu interpréter les sentiments qu'il décrit autrement ? Peut-être ne s'en rend-t-il pas compte lui-même, mais il l'aime à la folie, et d'amour romantique, c'est évident. Il faudrait être stupide pour se voiler la face après avoir lu même juste ces quelques lignes.
Elle avait raison, et c'était là le pire. Fred ne savait sincèrement pas quoi faire de cette information. En plus de rendre les choses infiniment compliquées, au point qu'il ne voulait même pas y réfléchir, il était affreusement, terriblement, horriblement gênant de l'avoir découvert, qui plus est de cette manière. Il aurait tout donné pour que le carnet soit tombé sur n'importe quelle autre page. Il aurait même préféré qu'Alannah découvre quelque chose sur leur organisation. Tout plutôt que ça.
- Vous avez raison..., dit-il lentement d'une voix blanche, puis il réalisa qu'une autre chose le perturbait dans les derniers évènements. Cela... cela ne vous dérange pas ? ajouta-t-il en relevant un regard curieux sur Alannah.
- Quoi donc ? fit la fillette en haussant un sourcil.
- Et bien... nous parlons d'un homme. Écrivant des phrases romantiques. En parlant d'un autre homme.
- Ah, fit Alannah, son biscuit en suspension devant ses lèvres, puis elle haussa les épaules. C'est vrai que c'est inhabituel, tiens. Je n'y avais jamais vraiment pensé. Mais ce n'est pas forcément mal, si ? Tu trouves ça bizarre, toi ?
Fred secoua lentement la tête. Il trouvait l'idée que William puisse être... puisse avoir des sentiments de ce genre infiniment plus perturbante que l'idée que cela puisse être pour un homme. Leur adversaire le plus dangereux, soit dit en passant... il allait avoir une migraine.
- Non, répondit-il enfin. Je pense que... l'amour reste l'amour, qu'il est différent pour chacun et que chacun a le droit d'aimer à sa manière. Mais... la plupart des gens ne sont pas de cet avis.
- C'est sûrement pour ça que je n'en avais jamais entendu parler.
- Oui, convint Fred.
- Ce n'est pas si étrange, pourtant. Si je devais choisir de me marier avec quelqu'un, je choisirais peut-être une fille aussi, finalement. Elles sont plus jolies, plus calmes et plus raffinées. La plupart des garçons sont des idiots bruyants et dégoûtants.
Fred esquissa un sourire à cette remarque, mais eut la présence d'esprit de ne pas faire remarquer que l'adjectif « calme » n'était pas une généralité. Ils sirotèrent encore un peu de thé en silence, puis Alannah posa abruptement sa tasse et tendit la main vers lui par-dessus la table, le petit doigt en l'air.
- Il faut jurer, expliqua-t-elle fermement devant son regard perdu. Jurer de ne rien dire à propos du journal. Ce sera notre secret. Je promets de ne rien dire à personne, jamais, et toi..., ajouta-t-elle après un instant d'hésitation. Ça m'arrangerait que disons... tu dises que j'ai été bien sage. Je promets aussi de l'être à partir de maintenant, conclut-elle rapidement.
Amusé, Fred sourit et joignit son petit doigt au sien pour sceller la promesse.
- Est-ce que tu fais promettre à chaque personne qui te garde de dire que tu as été sage en découvrant un secret ? s'enquit-il.
- Oh ! Non, bien sûr que non, répondit Alannah. Mais, ajouta-t-elle, baissant les yeux et enroulant une boucle rousse autour de son doigt, je me suis bien amusée, ici. Et Oscar t'aime bien. Alors, je me disais que si on savait que j'avais été sage, on me laisserait revenir...
Fred sourit doucement, et hocha la tête.
- Ce serait avec plaisir. On pourra de nouveau jouer ensemble. Je te montrerai les fleurs que je fais pousser.
- Vraiment ? sursauta Alannah. Tu voudrais bien que je revienne ?
- Bien sûr. Si tu promets d'être sage.
- Promis, jura la jeune fille. Dommage que monsieur Albert n'ait pas l'air d'avoir très envie d'épouser ma grande sœur, ajouta-t-elle soudain. On aurait peut-être vécu ensemble.
- Tu peux revenir quand tu veux, lui dit Fred gentiment, puis il fit un clin d'œil discret. On est amis, maintenant, pas vrai ? »
* * *
« Monsieur Albert, comment s'est passé votre rendez-vous ?
- Charmant, répondit l'aîné Moriarty alors que Fred lui retirait sa veste pour faire bonne figure devant l'homme venu récupérer Alannah. Et toi ? Comment s'est passé ton après-midi ?
Fred prit le temps d'accrocher le manteau et de faire face à Alannah et son garde du corps avant de répondre avec un sourire :
- Charmant aussi, affirma-t-il, puis il s'agenouilla devant Alannah. Revenez quand vous voulez, mademoiselle. Ce fut un plaisir. »
Et, devant les yeux stupéfaits de l'homme venu la chercher, il laissa Alannah l'enlacer quelques instants et repartir gaiement avec un signe de la main. En refermant la porte, son accompagnateur lui jeta un regard mi-suspicieux mi-admiratif avant de disparaître à son tour. Fred laissa alors un soupir immense lui échapper, et il entendit, à quelques pas, Albert faire de même.
« Pas si simple que ça ? s'enquit le petit brun en le regardant s'étirer longuement.
- Oh, rien de nouveau, répondit Albert avec un sourire fatigué. J'espère avoir réussi à faire comprendre en tout honneur à ces dames que je refuserai de m'engager d'une quelconque façon auprès d'elles... J'ai le sentiment que j'y ai bien réussi sans blesser la demoiselle, mais on ne peut jamais être entièrement sûr... l'amour peut engendrer bien des situations complexes, et se cacher même là où l'on pense ne pas le trouver.
- À qui le dis-tu, marmonna Fred en réprimant un frisson.
- Comment ?
- Non, non, rien. Allons au salon pour y attendre les autres. »
Ils n'allaient pas tarder à être de retour, eux aussi. Et Fred avait encore besoin d'un peu de temps pour réfléchir à un moyen de regarder William dans les yeux sans trahir une quelconque réaction. Le professeur était tout de même sacrément redoutable en ce qui concernait la détection de comportement anormal. Mais il avait promis à Alannah de ne rien dévoiler, et il devrait faire de son mieux pour garder leur secret. Cette pensée lui donna du courage. Il bâilla. Un peu de repos serait bien mérité.
